Cette « année Corée » dans le In aura permis de découvrir une discipline probablement inconnue par 99% des spectateurs avignonnais et qui paraît-il n’est pas si familière aux Coréens eux-mêmes. Un art pourtant populaire, existant depuis le XVIIe siècle dans le sud du pays, le pansori, est passé de la rue et ses interprètes nomades, à l’origine uniquement masculins, à un art performé au même titre que tout autre spectacle vivant. Inscrit depuis 2008 par l’Unesco sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité, il est défini comme « une forme d’art dramatique musical » exécutée par un chanteur accompagné d’un percussionniste jouant du tambour à double face (janggu). Le chant (sori) s’exprime dans un « endroit où les gens se rassemblent » (pan) et mêle les références littéraires érudites au dialecte rural, les émotions allant de la mélancolie à la joie ou encore la colère, et utilisant la dérision qui permet de provoquer des ruptures dans les déambulations narratives utilisant une approche autant poétique que satirique.

Lee Jaram est une spécialiste reconnue du pansori, qu’elle a pratiqué dès ses 10 ans, soit depuis 36 années, ponctuées de nombreux prix. Tout en respectant la tradition, elle a dans la période récente innové, en utilisant des textes occidentaux, appartenant au genre du théâtre (Brecht) ou du roman (Hemingway, Garcia Marquez). Pour son premier In (après le Off au Théâtre des Halles en 2011 et 2016), elle a adapté avec Neige, neige, neige, Maître et serviteur de Tolstoï. Et c’est totalement époustouflant. A plusieurs niveaux. Car Lee Jaram est autant une chanteuse à la technique impressionnante, traversant les octaves comme un cheval au galop, qu’une experte du mime, et même qu’une meneuse de salle, capable d’interpeller l’auditoire de manière totalement inattendue, en coréen ou en anglais, voire avec quelques mots en français, tout en étant capable de basculer la minute suivante dans une verve poétique et gestuelle extrêmement précise et raffinée, dont on ne connait pas d’équivalent, y compris dans d’autres arts asiatiques.

Elle joue comme il se doit lors de sa prestation tous les personnages du texte choisi, en passant en l’occurrence pour cette nouvelle de Tolstoï, en un éclair de la morgue de Vassili (le maître) à la rugosité de Nikita (le serviteur), et de manière éblouissante à l’animalité de Zetti (le cheval). Le rythme que s’impose l’artiste est effréné, comme celui de la course dans la neige, son agilité psycho-motrice étonnante, et cela sans aucun artifice, n’ayant que sa voix, son regard et chaque parcelle de son corps pour immerger le public sur une route enneigée qui pourrait aussi bien être en Mongolie (où elle s’est entraînée poussant le perfectionnisme à son maximum) qu’en Russie.

A peine arrivée sur le plateau avec le percussionniste Lee Jun-Hyoung, tous deux de noir vêtus, elle commence sans perdre une seconde. Et c’est immédiatement en véritable harmonie que les deux artistes s’expriment. Aussi audacieuse et certainement inexacte que la comparaison puisse être, leur manière d’interagir nous a immédiatement fait penser au flamenco. Lee Jun-Hyoung lance en effet des interjections fréquentes répondant aux émotions suscitées par le récit, à la manière des jaleos entre le guitariste ou les autres danseuses, et même le public, encourageant ou s’enthousiasmant à la vue de l’intensité ou de la virtuosité d’un déhanché ou d’un morceau de pieds. L’autre point objectif de comparaison est l’usage de l’éventail, dont la technique diffère, mais qui semble avoir la même importance et précision dans sa codification. 

Mais comme le rappelle Lee Jaram, le pansori est un jeu à trois, qui implique donc aussi le public, lequel peut se joindre depuis son siège à la performance, à son invitation. Elle commence avec humour par la prononciation collective de noms russes, mais surtout elle réussit à faire souffler le vent des steppes à l’orchestre et au balcon dans l’Opéra d’Avignon, à la moindre vague de son éventail, qui est le signe de ralliement.

Enfin et surtout, la capacité transformatrice et les talents de mime de Lee Jaram n’en finissent pas de surprendre au fil du spectacle : de la barbe fleurie d’un tel, au regard vide de Nikita, à Zetti buvant de l’eau ou mâchonnant une carotte, les mains recroquevillées faisant voir sans peine la mâchoire équine, en passant par ses oreilles qui frémissent vraiment devant nous, l’on est littéralement emporté comme dans la course du cheval, accompagnée d’une Chevauchée des Walkyries simplement vocalisée. Le côté cabotin de l’artiste, sachant par ailleurs cajoler son public (« you are so adorable ») achève de le conquérir totalement. 

Neige, neige, neige, texte, adaptation et musique : Lee Jaram 

Mise en scène : Park Ji-hye 

Dramaturgie : Park Ji-hye, Howard Blanning 

Scénographie et lumière : Yeo Shingong  

Assistanat à la scénographie : Kim Minsung 

Costumes : Park Sojin (Assembled Half)  

Traduction française pour le surtitrage : Yumi Han, avec la collaboration de Hervé Péjaudier

Régie lumière : Jung Seoyeon  

Régie son : Jang Taesoon

Photos : © Christophe Reynaud de Lage

Avec : Lee Jaram 

Et le percussionniste : Lee Jun-hyoung 

A 18h30, jusqu’au 22 juillet

Durée : 2h15

Opéra Grand Avignon

Place de l’horloge

84000 Avignon

Réservation : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com