On a beaucoup à apprendre du Lichen, ce champignon qui se développe là où personne ne peut survivre, résiste aux températures extrêmes, et peut vivre plusieurs centaines d’années si on ne l’arrache pas. Il nous suggère que, pour vivre longtemps, mieux vaut s’associer, économiser ses déplacements et ne consommer que ce que la nature offre spontanément.
Le Lichen de Magalie Mougel s’enracine dans un quartier pourri de Lens où une jeune fille vit seule avec son père dans un appartement qui se dégrade. Ils vont être obligés de quitter un territoire voué à la réhabilitation sans solution de rechange. La vie a rendu le père taciturne et il s’enfonce dans un désespoir muet tandis que la colère monte chez sa fille.
La mise en scène de Marien Tillet donne l’impression d’une ronde obsessionnelle autour d’une maison à la fois omniprésente et désertée. Au rythme des pelleteuses et de bruits sourds, le son témoigne de l’invisible contre lequel se cogne la petite fille, un bruitage fait de façonnage physique . Amélie Armao dans un arpentage erratique guette l’agitation de la faune, les chiures de pigeons, le pépiement d’un oiseau blessé, le bruissement des feuilles rescapées, la pourriture qui s’insinue partout, jouant tous les rôles, l’institutrice et les promoteurs avec leurs slogans immondes « c’est beau et c’est notre histoire ». L’action pourrait se passer n’importe où, a-t-elle vraiment lieu ? Où sommes-nous, est-ce un cauchemar ? Un musicien (Gaël Ascal), enfermé dans un cube translucide, vaque à d’obscures arrangements, indifférent à tout, refusant de voir et couvrant de sons l’effondrement l’atroce. Ce spectacle déplace les lignes du récit traditionnel, il n’a ni début, ni fin, ouvre à l’imaginaire et aux échos du refoulement atroce des adultes face à la détresse des enfants relégués dans un habitat insalubre.
La comédienne porte à bout de bras le texte de Magalie Mougel, un poème en prose scandé par le souffle, des suspensions de l’espace et du temps, dans une véritable partition tragique. La nuit est noire, outre-noir sous la couverture pourrie où l’on gèle, l’éclairage est incertain et la lune rare. La mère a déserté, qui rêvait d’îles lointaines, de cocotiers et de ciels bleus. Le père, est né là. Il a grandi là, il veut mourir là. Qu’est ce peut comprendre un enfant de tout ça ?
On assiste à la destruction d’une communauté déclarée non viable, tout le monde a quitté le navire en perdition. On pense au dogme du mouvement perpétuel imposé à des fins de rentabilité, quand, dans d’autres milieux sociaux la stabilité est de rigueur. Le philosophe Kant est mort à 79 ans dans la ville où il est né et a vécu, sans jamais bouger, Königsberg. On lui prête la même promenade chaque jour à la même heure, comme quoi on peut être curieux, ouvert sur le monde dans la sédentarité.
Lichen est un pari théâtral rugueux et simple, il suffit de se laisser aller aux multiples résonances d’une atmosphère, des lumières et des cadrages presque fantasmagoriques qui restent en nous pour longtemps.

Lichen, texte de Magali Mougel (édité aux Editions Espaces 34)
Mise en scène de Marien Tillet
Création sonore : Gaël Ascal
Lumières : Jean Luc Malavasi
Costumes : Laure Hieronymus
Photos : © Stéphane Benchimol
Avec : Amélie Armano et Gaël Ascal
Du 04 au 25 juillet 2026 à 12h20, relâches les dimanches 5, 12 et 19 juillet
Durée : 1h
A partir de 12 ans
Théâtre Artéphile
7 rue Bourgneuf
84 000 Avignon
Vu au Théâtre Daniel Sorano, à Vincennes
Réservation : 04 32 70 14 02
letheatredelimprevu@gmail.com

