Avec L’Exorciste, film de William Friedkin, on s’aperçut que la bave du démon, vomie par la jeune possédée était verte ; Rosemary’s baby avait, quelques années plus tôt, évoqué la thématique de l’enfant diabolique. Dans Dracula (Lucy’s Dream Le rêve de Lucy) la « blanche colombe » lutte contre un « un démon intérieur », Dracula, le récit la suit dans ses hallucinations, ses dédoublements, ses fantasmes horrifiques et sexuels jusqu’à sa victoire sur l’ennemi invisible. Au final, la jeune Lucy retrouve son unité en tordant le cou, au propre et au figuré à ses monstres intérieurs. Toutes les interprétations sont possibles jusqu’à l’hypothèse de traumatismes enfouis d’ordre incestueux, de psychose ou d’angoisses phobiques. Peu importe, chacun d’entre nous redoute le monstre en soi, la pulsion organique, la soif du mal, sommes-nous si étrangers à la folie, ombre portée qui nous guette quand nous nous y attendons le moins ? Yngvild Aspeli, manie comme personne l’art de la suspension et laisse chaque spectateur à son propre questionnement. Nous assistons sidérés à la représentation d’un invisible qui nous dépasse en pénétrant dans la boîte noire de l’inconscient. Dracula, quant à lui, est bien taiseux, glabre spectre mélancolique, un peu ridicule, qui se démultiplie, une baudruche suspendue en apesanteur ou caché derrière des paravents. De bourreau, il va devenir victime du désir de cette femme, de cette part en elle qui joue avec la mort et finit par se jouer d’elle.
Il n’y a pas de mots (ça tombe bien, le spectacle est sans paroles) pour dire la stupeur qui nous prend à la vue de certains tableaux, le baiser de la mort par exemple avec une farandole de vampires flottant dans les airs, des femmes rousses enroulées dans les paravents et des pantins manipulés dans l’espace, ces gestes répétés jusqu’à plus soif ; la masse enchevêtrée ou l’humain côtoie l’inanimé bouge sans cesse et bascule sans prévenir, de la complicité amoureuse à la tension extrême, voire la mise à mort du féminin ; des cheveux et des membres que l’on saisit comme pour mieux les dompter, des empoignades et des chocs de corps, tout crisse, se transforme, suspendu à des brisures de rythme et de ton.
La perfection visuelle et sonore de cette partition frise parfois la saturation, au détriment des zones d’ombre et du cheminement intérieur de Lucy contrairement à Une maison de poupée, autre spectacle de la compagnie, visible au Monfort. Mais la symbolique claque par sa radicalité. Tout le monde ment à tout le monde, et construit pour cela des histoires fausses au milieu d’un « palais de miroirs ». Au final Lucy fait « exploser » tous les miroirs, les paravents trompeurs et les êtres aux multiples facettes, unique moyen pour espérer atteindre la vérité, dans un chemin qu’elle arpentera seule.
Yngvild Aspeli réussit la prouesse, sans le secours du montage et des effets spéciaux du cinéma, de superposer plusieurs niveaux de jeu et de lecture par la seule technique de ses comédiens marionnettistes et d’un remarquable travail sur les lumières. On pense au travail sur la poupée de Hans Bellmer, organisme hybride, polymorphe, manipulable à l’infini. C’est aussi une réflexion sur l’enfance, cette période inconsciente de notre vie ou l’on croit aux fantômes, ou le merveilleux se mélange à la cruauté, la quotidienneté à l’invraisemblance. L’inquiétante étrangeté de ce spectacle résonne longtemps en nous, comme une scène primitive, sans totem ni tabou.

Dracula (Lucy’s Dream), d’après le roman de Bram stocker
Mise en scène : Yngvild Aspeli
Musique : Marthe Sorlen Holen
Scénographie : Elisabeth Holager Lund
Costumes : Benjamin Moreau
Lumières : Emilie Nguyen
Avec : Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, Kyra Vandenenden
Photos : © Christophe Raynaud de Lage
Jusqu’au 15 mars 2026
Durée : 1 h
Du 19 au 29 mars 2026 du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 20h, dimanche à 16h, Une maison de Poupée d’Yngvild Aspeli
Théâtre Silvia Monfort
106 rue Brancion
75015 Paris
Réservation : 01 56 08 33 88

