Commande conjointe du Staatsoper Unter den Liden-Berlin et de l’Opéra-Comique, tiré d’un conte allemand de Wilhelm Hauff, Le cœur froid, issu du recueil de contes L’Auberge de Spessart, l’opéra Nuit sans aube composé et dirigé par Matthias Pintscher diffère cependant par son adaptation, un livret signé en complicité avec Daniel Arkadij Gerzenberg. Peter en proie à une mélancolie que rien ne peut apaiser, pas même l’amour de sa fiancée Clara, se convainc qu’il lui faut se retirer son cœur. Né un dimanche et porteur de la marque de Caïn, élu promis au sacrifice par sa mère, laquelle est sous influence deux puissances occultes, le démon Azraël et la déesse Anubis, Peter accepte « la grande transformation » : au cours d’un rituel au sein de la forêt, Anubis lui arrache son cœur qu’elle remplace par un cœur de marbre. Peter comprend alors qu’il n’a plus désormais aucun sentiments, ne ressent plus rien. La mère de Peter devant ce fait qu’elle a provoqué, prise de remord et rompant le pacte, refuse de donner à Azraël le cœur promis.
Plus qu’au conte lui-même et son récit, pour le moins énigmatique, plus sans doute qu’à Peter et sa mère, couple incestuel, Matthias Pintscher s’est attaché à l’atmosphère qui l’entoure et particulièrement son environnement immédiat, porteur de mystère et de trouble, la forêt. C’est elle véritablement le personnage principal et qui sauve cette œuvre menacée d’ennui. Et c’est aux émotions, voire à nos sens, que le compositeur fait appel. La composition a ceci de remarquable, suppléant à une ligne de chant décevante et une dramaturgie faible sinon quasi inexistante –, qu’elle génère de véritables émotions. Les fûts semblent grincer, bruisser les frondaisons, craquer les feuilles mortes, s’engouffrer le vent, claquer les ailes des oiseaux, fouir les groins et les gueules et battre les cœurs bientôt arrachés. La musique ne suggérant rien d’autre qu’une nature menaçante, un cauchemar poisseux et sonore dans lequel Peter, accompagné des spectateurs, s’enfonce résolument comme la forêt jadis engloutit son père une nuit. Cette forêt contamine cet opéra lequel s’y enracine à son tour. Et la forêt conçue par la vidéaste Hana Kim, un paysage mouvant parfois fantomatique sur un large paravent, participe de ce récit et de son inconscient, en symbiose avec la partition, comme constitutive de celle-ci. Et comme dans tous les contes pour enfants, il n’y a pas de forêt sans loups, le metteur en scène James Darrah Black et le décorateur Adam Rigg les ont crochetés, abattus et suspendus aux cintres. Une vision impressionnante. Simple rappel lapidaire de notre propre sauvagerie, ce rapport ambivalent que nous entretenons avec la nature menant à son anéantissement. On songe bien évidemment au roman de Hermann Hesse, Le loup des steppes, l’opposition et la complémentarité entre la nature animale et la nature spirituelle de l’homme qui est aussi au centre de ce conte et que la forêt provoque et évoque sans détour.
Mais là où le bât blesse et la mise en scène échoue quelque peu, pourtant non dénuée de qualité par ailleurs et qui accompagne au plus près la partition dans son évocation sylvestre et cauchemardesque, sans doute est-ce dans la direction d’acteur où les chanteurs, particulièrement le baryton-basse Evan Hugues (Peter), ne se départissent pas ou peu d’un côté hiératique, voir figé, au pire convenu, pour une partition qui demande, par l’extrême et volontaire concision du livret de Daniel Arkadij Gerzenberg, sans lyrisme et parfois abscons, une vraie théâtralité et conçue comme tel. La différence d’interprétation, ou de son absence, est d’autant plus cruel et flagrante en regard de la présence de l’actrice Hélène Alexandridis (Azraël) pour un unique tableau proprement théâtral. Ce qui était pensé comme « un espace de liberté » pour les chanteurs s’avère être ici et au final un obstacle qu’ils ne parviennent pas à franchir. Alors, devant ces sentiments qui n’arrivent pas à s’exprimer, au-delà du chant lui-même, et devant la tétanie relative des chanteurs au demeurant tous excellents vocalement, devant une ligne de chant il est vrai se répétant, sans contraste réel, comme évidée de toute complexité dramatique, la monotonie s’invite qui engendre l’ennuie, lequel s’immisce lentement et à bas-bruit dans la forêt et l’on décroche tableaux après tableaux. C’est tout le paradoxe de cet opéra où l’émotion vient non des protagonistes ou du drame se jouant mais de son environnement sonore, musicalement réussi, qui, en quelque sorte, les conditionne. Alors, oui, nous sommes partagé entre l’agacement pour une narration indigente et l’admiration pour une atmosphère cauchemardesque finement ouvragée, captivante de bout en bout.

Nuit sans aube, composition et direction musicale Matthias Pintscher
Livret de Daniel Arkadij Gerzenberg
Traduction française : Catherine Fourcassié
Mise en scène de James Darrah Black
Décors : Adam Rigg
Costumes : Molly Irelan
Lumières : Yi Zhao
Vidéo : Hana Kim
Dramaturgie : Olaf A. Schmitt
Assistant à la direction musicale : Llochka Massabie ( artiste de l’Académie de l’Opéra-Comique)
Directeur des études musicales : Yoan Héreau
Assistant à la mise en scène : Anderson Nunneley
Assistant aux costumes : Solène Dulucq
Assistant aux lumières : Gaspard Gauthier
Etudes du rôle de l’enfant : Christine Bonneton, Dorothée Voisine
Avec : Evan Hugues, Katarina Bradic, Marie-Adeline Henry, Catherine Trottmann, Hélène Alexandridis, Julie Robard-Gendre
L’enfant : Pablo Coupry Kamara (11 & 15 mars ), Elias Passard (13 & 17 mars), Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique
Orchestre Philarmonique de Radio France
Co-commande : Staatsoper Unter den Linden-Berlin / Théâtre national de l’Opéra-Comique
Photo : © S. Brion
11, 13, 15 et 17 mars 2026
Durée 1h40
Opéra-Comique
Place Boieldieu
75002 Paris
Réservation : 01 70 23 01 31

