Gwenaëlle Aubry, Sarah Karbasnikoff, Elisabeth Chailloux, trois femmes solaires racontent une créature de l’ombre dont le temps semble avoir effacé la trace.
Sarah Karbasnikoff, soutenue par Elisabeth Chailloux, incarne une relation père – fille, adaptée du roman de Gwenaëlle Aubry, Personne où, à travers les écrits de son père, le mouton noir mélancolique (!) et deses propres images, Gwenaelle Aubry y brossait le portrait d’un homme intelligent et facétieux, brillant universitaire, qui dévissait par intermittence, tel l’alpiniste chutant au-dessus du vide, happé par la maladie mentale.
Poétique, et bouleversant ce seul en scène cubiste plus qu’impressionniste, égrène les fragments d’un alphabet imaginaire, de A comme Antonin Artaud à Z comme Zelig et suit la quête impossible du vrai père, du père normal. En creux se révèle le cheminement littéraire d’une narratrice qui romance leur duo douloureux truffé d’envolées surréalistes, – tour à tour James Bond, Jean Pierre Léaud de Baisers volés ou clown chez Médrano, son paternel ne manque pas d’imagination. Sarah Karbasnikoff a une telle fusion avec ce texte qu’elle distille l’impalpable, du rejet à l’acceptation, de l’acceptation à la tendresse pour ce père absent à lui-même et au monde « pardon d’avoir souffert plutôt que de t’aimer ». Elle imagine son père lui peignant les cheveux, se déguisant pour distraire ses filles alors qu’il était au comble du désespoir dans une solitude absolue, abandonné par sa famille. Il y a une évidence dans la rencontre entre cette comédienne et ce texte, qui nous saisit.
Elisabeth Chailloux tricote sa mise en scène à l’unisson ; d’une lettre à l’autre, l’abécédaire autorise toutes les fantaisies en « vingt-six angles et au centre un absent » tel un jeu de Marelle dans une cour de récréation. Sarah évolue de cour à jardin depuis un micro sur pied jusqu’à un carton de déménagement d’où elle extrait les manuscrits, les photos oubliées, un nez de clown, des patins à roulettes, les vêtements de son père endossés pour s’allonger sur le lit du gisant, derrière un écran translucide. Les lumières projetées à l’avant-scène laissent deviner l’envers du décor, la zone grise des hallucinations avec en arrière-plan un Nosferatu projeté en ombre chinoise et ce lit de gisant qui nous rappelle une vie qui se délite. Olivier Oudiou éclaire avec subtilité le voyage, les silences, la musique et les différentes facettes du puzzle. Mots et extraits de films des années 60-70, se projettent sur deux panneaux obliques qui structurent l’espace.
A travers la figure énigmatique de François Xavier Aubry, « spectre dérangeant », Personne est une méditation vertigineuse sur ces existences cabossées dans l’éternelle recherche de leur place, ces écrivains aux œuvres morts nées, ces pères impuissants, ces fils honnis, soumis à la tyrannie de l’assignation identitaire tel le Zelig de Woody Allen. Il devient, par la puissance du verbe incarné, un vrai personnage de fiction et nos absences épousent les siennes jusqu’à son vœu ultime « il a refusé la tombe, la pierre, le masque de gisant et l’ultime visage, il a préféré les cendres à tous vents dispersés, peut-être a-t-il trouvé, dans le désert blanc de la mort, ce que depuis toujours il cherchait : le droit, enfin, de ne plus être quelqu’un ?

Personne, de Gwenaëlle Aubry (Ed. Poche Folio)
Mise en scène : Elisabeth Chailloux
Collaboration artistique : Thierry Thieû Niang
Scénographie : Aurélie Thomas
Lumières : Olivier Oudiou
Costumes : Dominique Rocher
Son : Madame Miniature
Video : Michaël Dusautoy
Photo : © Nadege Le Lézec
Avec Sarah Karbasnikoff et la voix de Frédéric Cherboeuf
Jusqu’au 21 avril à 20h, dimanche à 15h
Durée : 1h20
Théâtre de la ville- Sarah Bernhard
2 place du Châtelet
75004 Paris
Réservation : 01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com

