Kabuki, trois idéogrammes qui enlacent la danse, le chant et le jeu… Plongeant ses racines au commencement de l’ère Edo (1608), le kabuki a plus de 400 ans. Art spectaculaire, avant-gardiste en son temps, mêlant théâtre, danse et musique, obéissant à une codification précise, gestes stylisés à l’extrême, les katas, dont le sens à nous occidentaux restent un mystère et où ne restent à nos yeux que cette impression ineffable d’un grand raffinement qui fascina Cocteau ne son temps. Izumo no Okuni en fut l’initiatrice avant que les femmes ne soient interdites de scène en 1629. Une interdiction qui contraignit les hommes à reprendre les rôles féminins. Ainsi apparut l’onnagata. Plus qu’un simple travesti et loin de l’hyperbole des dragqueen d’aujourd’hui, c’est au contraire l’expression de l’essence même de la féminité qui est recherché, dans la sublimation du geste et l’inflexion de la voix. Une féminité à lire et non à voir comme le souligne Roland Barthes dans l’empire des signes. Un jeu extrêmement codifié qui se transmet de génération en génération au sein de lignées d’acteurs exceptionnelles. Fuji musume (La jeune fille à la glycine), chef d’œuvre du Kabuki, demande à l’acteur une maîtrise absolue de son art, de sa technique et comme le préconisait l’acteur Zeami (1363/1443), théoricien des grands principes du nô, une part d’âme et de cœur sans laquelle cet art ne serait pas parfait. Cette pièce est considérée comme la base fondamentale pour appréhender la gestuelle de l’onnagata, particulièrement les mains (Te-odori, la danse des mains), et de l’utilisation des accessoires. La branche de la glycine, le tenugi (une serviette de coton) et l’éventail. Chaque élément participant de la dramaturgie, allégorie des sentiments qui traversent cette héroïne amoureuse. L’art de la pose ou le mie participe de cette danse, instant suspendu où l’émotion est à son acmé. Et le Hikinuki est un moment surprenant où l’acteur change de costume en un instant sous les yeux du public. Effet impressionnant qui marque le début d’un nouveau tableau. Certes du maniement de l’éventail, du tenugi ou de la branche de glycine il nous échappe les milles et une nuances, les émotions intimes ressenties et dévoilées ou les paysages traversés et finement dessinés, mais il reste cette impression de grâce unique où la moindre inflexion du corps, toujours au bord de la rupture, l’ondulation de la colonne vertébrale, cette ligne en S capable de renversement insensé, le dos arcbouté en arrière soudainement, exprime une féminité qui est bien plus qu’une féminité. Rien de naturel, rien de naturaliste, tout est symbolique, une construction pure, mentale et quasi abstraite qui nous échappe et pourtant d’une vérité troublante. Nakamura Tanakosuke, fils ainé du Trésor national vivant Nakamura Tomijûro V (1923 / 2011), n’a que 27 ans, spécialisé dans les rôles d’homme il fait montre cependant ici dans cet emploi d’onnagata d’une maîtrise époustouflante avec cette part d’âme et de cœur justement qui oblitère sa technique impressionnante et qui est le propre de chaque danseur apportant ainsi sa personnalité malgré la rigueur d’un répertoire ultra codifié. C’est dans la maîtrise et le dépassement du kata qu’éclate tout le talent de l’acteur. C’est un émerveillement sans pareil. D’autant qu’exceptionnellement les spectateurs ont pu découvrir la métamorphose de ce danseur précédant la danse. Maquillage, pose de perruque et costume, le lourd kimono, sont un rituel auquel nous étions conviés avant la représentation. Une description minutieuse de chaque étape étant donnée. Exceptionnellement pour Paris dans cette tournée européenne, Nakamura Tanakosune, après l’éblouissement de Fuji musume, reprend non des habits d’hommes mais entre dans la peau d’un lion, messager de la divinité Manjushri. Lui qui fut à 11 ans et sur scène un lionceau auprès de son père, reprend l’héritage de celui-ci. Shakkyô (le pont de pierre) est une danse dynamique inspirée du nô dont la particularité est le keburi, mouvement énergique circulaire et spectaculaire d’une ample crinière, le tomoe, combiné avec le kami-arai (balancement de la crinière de gauche à droite) et une frappe vigoureuse du sol, le shobu-uchi, technique absente du nô, pure invention du kabuki. C’est un autre aspect du kabuki et conséquemment de ce danseur, ainsi capable de passer aisément d’une énergie à l’autre, si différentes, avec cette impression pour nous et devant ces deux démonstrations magistrales de son art de ne pas avoir affaire au même artiste. Au sortir de cette représentation unique, de cette rencontre formidable, demeure le sentiment d’avoir vécu un moment privilégié, exceptionnel. Une porte entrouverte sur un art quatre fois centenaire…

Fuji musume / Shakkyô, Meet Kabuki, the art of onnagata

Avec Takanosuke Nakamura et Orinosuke Kamimura

Régie générale : Yûko Iguchi

Régie plateau : Takekazu Kubota, Tetsu Terada, Takashi Tsunoda, Yûki Sato

Régie lumière : Toshio Adachi

Accessoires : Keijin Seki

Costumes : Noritaka Hiruta

Perruques : Manaka Yoshi, Yûichi Kômo

Vu le 9 avril 2026

autour de cet évènement:

La culture transgenre au Japon

l’exemple des onnagata

par Junko Mitsuhashi

samedi 18 avril à 14h

Maison de la Culture du Japon

101bis quai Jacques Chirac

75015 Paris

Réservation : 01 44 37 95 95

www.mcjp.fr

Tournée :

Rome (Instituto Giapponese du Cultura), 16 & 17 avril 2026

Cologne (Japonisches Kulturinstitut), le 22 et 23 avril