One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful woman
One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful girl
But for to day i am a child
But for to day i am a boy
(Antony / Anhony and the Johnsons)
Qu’on ne s’y trompe pas ce n’est pas une création sur le genre et sa fluidité, mais sur l’intersexualité et comment cette dernière interroge et redéfinit les normes du corps, du sexe et du genre. Ça commence étrangement et formidablement par un drag-show, sans doute parce que le monde des adultes vu par les yeux des enfants participe de ça aussi, un monde d’illusion où les traits sont toujours grossis. Et les adultes ici n’ont pas le beau rôle. Ix, puisque tel est le nom qu’il s’est choisi, raconte. L’accouchement et l’interrogation des adultes sur son sexe, indéterminé. Qu’importe, tu seras un homme mon fils ! ainsi en a-t-on décidé. Entre injonction et prise d’hormones sans consentement, non indispensables, Ix grandit dans la violence impérative à être ce qu’on attend de lui, être un mâle conforme. Cependant que son androgynéité accusée le stigmatise, entre harcèlement et coups, et que les codes qu’on lui impose ne correspondent nullement à sa nature profonde et ressentie. Violence familiale, violence médicale, violence sociale, violence des réseaux sociaux, violence historique, c’est l’enfance fracassée de tout enfant queer qui vous marque et vous constitue malgré tout, envers tous.
17 fragments, brefs comme autant de plage d’un disque et la bande son d’une vie, et d’ailleurs s’affichent en prologue les titres empruntés chapitrant cette création qui de Lady Gaga, Jazmine Sullivan, Green Day, Céline Dion, Ta.Tu, Britney Spear, Madonna ou encore Anhony and the Jonhsons… sont autant de références et de modèles d’émancipations, tout comme de violences subies, pour Ix. 17 fragments d’une mémoire queer, individuelle et par capillarité collective, que l’on reconstitue à l’aune des manques et des non-dits. Collective car au-delà de Ix c’est la fabrique du monstre et de son élimination qui est dénoncée. Ainsi s’affichent au lointain, outre les termes froidement médicaux et psychiatriques attribués à ceux dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent pas à la norme binaire masculin/féminin, les réassignations, expérimentations, mutilations et tortures subies à travers l’histoire par les personnes LGBTQI+, un processus d’effacement, d’élimination scientifique, sociale et politique dont par exemple Herculine Barbin, citée, fut le symptôme tragique (ses mémoires posthumes, à lire, furent préfacées par Foucault qui interroge à juste titre à ce propos et à raison : « Avons-nous vraiment besoin d’un vrai sexe ? »).

Et c’est la force de ce texte de ne jamais oublier le contexte inconscient dans lequel Ix, et tout enfant queer, évolue. La puissance du texte de Marcos Caramés-BIanco est justement là, outre ses indéniables qualités littéraires – il faut lire aussi ce qui sur le mur au lointain s’affiche – d’être à la conjonction du collectif normatif et de l’intime queer et de cette confrontation, cette friction entre les deux, entre l’imaginaire social et la réalité de l’individu, qui oblige à la construction, l’invention de soi en se libérant de toutes injonctions hétéronormées. La mise en scène assujettie à la brièveté volontaire de chaque séquence, chacune d’entre-elle devient une performance indépendante l’une de l’autre, explorant plusieurs registres qui ne sont que le reflet de l’évolution de Ix, de sa vision du monde et de lui-même à chaque étape de sa vie. L’enfance et l’adolescence sont des jeux de rôles mais ici jouer n’est plus un rôle mais une question de survie que reflètent ces performances kaléidoscopiques comme autant d’étapes d’une métamorphose continue. Ix subit, se cherche, se bat, se révolte, se trouve enfin et la mise en scène, protéiforme, accompagne sans heurt, avec fluidité, ce mouvement, cette quête identitaire contrariée. Et cette solide et inventive architecture repose entièrement sur le formidable Sacha Starck qui cosigne cette mise en scène électrique avec Marcos Caramés-Blanco. Outre l’énergie à défendre Ix, devenu Sacha – symbolique de l’épicène – à épouser formidablement les méandres de ses métamorphoses successives, il y a comme un sentiment d’urgence vitale et troublant à défendre ce texte et les questions cruciales qu’il pose. « Je » n’est plus un autre ici qui retrouve et affirme enfin son identité réelle, conforme à son être queer, laquelle n’est rien d’autre que sa liberté absolue d’être iel-même.
« Dans ce vaste univers, où toutes les douleurs ont place, tu y chercheras en vain un coin pour y abriter la tienne ». Herculine Barbin.

Ix : variations, texte de Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène : Marcos Caramés-Blanco et Sacha Stark
Avec : Sacha Stark
Collaboration artistique : Maëlle Dequiedt
Création sonore : Thibaut Farineau
Assisté de : Thimothée Vierne
Création lumière : Enzo Cescatti
Costumigraphie : Noé Quilichini
Régie générale, son et vidéo : Thimothé Vierne
Jusqu’au 8 novembre 2026 à 19h
Le dimanche à 15h
Relâche le 5 novembre
Durée 1h10
Théâtre de La Bastille
76, rue de la Roquette
75011 Paris
Réservations : 01 43 57 42 14
Tournée :
12/13 novembre 2026, Théâtre Sorano, Toulouse / Festival Suprernova
20/22 janvier 2027, Les Quinconces et L’Espal, Le Mans
08/11 février 2027, Théâtre du Point-du-Jour, Lyons
04 mars 2027, L’arc, Le Creusot

