« C’était beau ! » ainsi une spectatrice conclût-elle le dernier opus d’Angelin Prejlocaj, soulèvement. Et c’est bien là que le bât blesse qui résume sèchement un sentiment de malaise. Certes si on retrouve ici ce qui fait que l’on aime et défend ordinairement ce chorégraphe, précision chirurgicale du geste toujours inventif, des corps conçus comme une architecture au service d’un ensemble hyper structuré et toujours cohérent, une précision maniaque et horlogère de la circulation des danseurs sur le plateau, un art consommé de la rupture stylistique, le tout au service d’une idée, filée comme métaphore. Seulement, ici, l’esthétique l’emporte sur son sujet. C’est beau, oui, justement, mais rattrapé par l’actualité du 17 octobre cette création qui interroge la puissance du collectif devant l’injustice et sa capacité à se révolter pour défendre la démocratie et son avenir, malgré le fort engagement des danseurs, tous jeunes et virtuoses, ne nous parvient pas, polissée paradoxalement par son esthétique même, toujours au cordeau et sans aspérité aucune. Mouvement de foule réglé au millimètre, effet de masse parfaitement ordonné, coordination des mouvements collectifs impressionnants, chutes et heurts des corps toujours harmonieux, embrasements amoureux aussi au milieu de cet enfer, accélération et décélération, voire suspension, du mouvement pour une arythmie volontaire de la chorégraphie traduisant les hoquets de toute rébellion, l’accalmie avant le chaos, violence policière au ralenti, barricades, fumigène et drapeaux au vent… Une once de hip hop pour sceaux de la génération z, de tableaux en tableaux, augmentée de vidéo d’actualité ou d’archives, c’est le printemps des peuples à l’aune d’aujourd’hui mais édulcorée dans sa représentation par trop stylisée de sa violence et brutalité. La beauté de l’image semble prévaloir et l’emporter sur la réalité rapeuse du sujet, diluée par cette esthétique fortement bridée qui ne se permet pas un lâcher-prise, un pas de côté. Rien qui achoppe ou qui interroge mais une mise à plat purement illustrative. Une scène cristallise le mal-être que nous pouvons ressentir au long de cette création qui semble vouloir se donner naïvement bonne conscience : l’évocation du meurtre de George Floyd le 25 mai 2020 par la police de Minneapolis. Franchement, comment peut-on devant cet homicide raciste et odieux, et de ses conséquences sociétales, se permettre une telle reconstitution en affublant les trois officiers de police de salopettes pailletées comme sorties d’un cabaret, une image digne d’un mauvais show ? C’est franchement indécent qui fait soudain basculer cette représentation et son sujet brûlant, toujours d’actualité, dans la société du spectacle. Ce qui espérons-le, croyons-le, n’était pas dans les intentions premières.

Soulèvement, chorégraphie d’Angelin Prejlocaj

Musique : Irène Drésel

Musiques additionnelles : Sizo Del Givry, 79D, Jesca Hoop

Voix : Irène Drèsel et Coline Descotte

Lumières : Eric Soyer assisté de Jean-Bastien Nehr

Vidéo : Nicolas Clauss

Costumes : Eleonora Peronetti

Scénographie : Adrien Chalgard

Construction décors : Jean-Marc Druais et l’Atelier Métamorphose

Assistant adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch

Assistant répétiteur : Paolo Franco

Choréologue : Natalia Naidich

Photo : © Didier Phillispart

Avec : Paul-David Gonto, Afonso Gouvela, Verity Jacobsen, Florette Jager, Béatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mirela Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Léonardo Santini

Du 22 octobre au 7 novembre 2026 à 20h

Durée 1h20

Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt

4 place du Châtelet

75004 Paris

Réservation : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com