Victor Hugo notre toujours contemporain. Ruy Blas, ce « vers de terre amoureux d’une étoile », laquais épris de la reine d’Espagne, drame romantique ô combien hugolien c’est du théâtre populaire dans sa plus noble acceptation. Intrigue tortueuse, amours impossibles, vengeance machiavélique, personnages haut en couleurs et un discours implacable sur la condition de la servitude humaine confrontée au politique. Un discours à la conjonction exacte du politique et de l’intime, enragé contre les puissants, engagés envers les plus faibles. Victor Hugo remet l’humain au centre du politique et du théâtre. Avec pour étendard Ruy Blas, valet devenu premier ministre dénonçant la corruption d’un pouvoir avide sans mérite autre que la naissance, illustration sans appel de deux classes sociales irréconciliables. L’ancien monde gangrené et perclus de privilèges de Don Saluste et le génie sans couronne ivre de justice de Ruy Blas. « J’ai l’habit d’un laquais et vous en avez l’âme ! ». C’est dépouillé de son manteau de Grand d’Espagne, cette imposture qui finit par le broyer, qu’il meurt dans les bras de celle qu’il aime, en livrée mais avec la seule grandeur de son nom d’homme du peuple retrouvé, prononcé par la reine elle-même en reconnaissance de sa valeur.

Drame romantique d’une liberté formelle éblouissante, où l’émotion la plus pure le dispute au rire le plus franc et le lyrisme au trivial, tout ça embrassé en un seul souffle tempétueux, c’est une œuvre toute de contraste vertigineux et pourtant d’un équilibre miraculeux. La langue somptueuse et inventive de Victor Hugo, d’une poésie concrète, bouleversant la versification alexandrine dont il se joue avec maestria, donne véritablement son poids de chair, d’humanité et de souffle épique à chacun des personnages.

Et la mise en scène de Julie Duclos est tout simplement, dans son épure absolue, dans son élégance corsetée par l’étiquette, d’une subtilité, d’une justesse, d’une heureuse radicalité, d’une force émotionnelle enfin sans pareille. Une mise en scène sans nulle scorie, jusque dans la scénographie blafarde signée Mathieu Sampeur, un espace évidé de tout superflu et aux lignes pures et droites, jusque dans les lumières entre chien et loup de Dominique Bruguière, afin qu’éclate la profondeur et la hauteur de la langue de Victor Hugo, performative si l’on veut tant elle vous percute de plein fouet par ses répliques de génie, uppercuts cinglant comme autant d’aphorismes définitifs, et tout le génie des comédiens du Français, ici encore une fois à leur meilleur dans cette appréhension formidable du vers hugolien et le contour de leurs personnages finement détourés. On sait Julie Duclos soucieuse du moindre détail, lesquels sont invisibles à l’œil nu mais combinés portent en eux une charge dramaturgique toujours d’importance, comme autant de signes, de marqueurs de la condition de chacun, condition sociale ou humaine, comme ils déterminent par contraste les enjeux relationnels et l’ensemble de sa mise en scène et de son orientation. Une direction d’acteur pointilleuse, maniaque, qui sur ce plateau tout en profondeur les fait paraître si puissants ou si fragiles, offrant un maelstrom d’émotion inattendue, toujours imprévisibles. Aussi à l’aise dans le comique le plus pur que dans le tragique le plus noir, cette pendulation étourdissante et folle propre à ce drame romantique, Julie Duclos réussit à ce que naturellement l’un ne l’emporte jamais sur l’autre mais au contraire équilibre l’alternance heurtée des registres avec brio. Oui, on pleure sans honte et pas le temps de sécher ses larmes que l’on rit sans vergogne l’instant d’après.

Sans rien lâcher cependant de ce que dénonce Victor Hugo, mieux même Julie Duclos enfonce le clou magistralement. Le conseil des ministres, tous grotesques dans leurs ambitions et appétits voraces, devient le théâtre d’un enjeu clownesque pour qui possèdera… le Groenland ! Elle ose ça, oui, mais tout aussitôt et sèchement substitue au monologue de Ruy Blas qui suit, l’attendu « Bon appétit messieurs… », une lettre du dramaturge de 1876, plaidoyer pour la fondation des Etats Unis d’Europe devant les guerres qui fracturent le continent européen. Et c’est notre géopolitique contemporaine à la peine qui s’engouffre ici sans crier gare. Le contraste est rude mais souligne la modernité visionnaire de l’homme politique qu’était aussi Victor Hugo. C’est aussi pour Julie Duclos inscrire davantage encore cette pièce et sa mise en scène dans sa toujours actualité où la critique sociale et politique, le questionnement du poète sur son siècle et ses dérives sont encore au centre du nôtre, plus que jamais. Julie Duclos, avec intelligence, n’ajoute ni ne retranche. Et résonne cette phrase clamée par Ruy Blas « Remplaçons les questions politiques par la question humaine. » Et c’est le cœur battant de cette mise en scène exemplaire.

C’est une troupe à son apogée, encore, qui se saisit de cette pièce comme un orchestre se saisit d’une partition. Chaque rôle au diapason exact du drame, instrument accordé à l’ensemble. Thierry Hancisse, Don Saluste venimeux, imbu de sa classe et de son pouvoir, le parfait salaud qu’on aime à détester, est éblouissant de cynisme et morgue aristocratique qui jamais ne tombe dans la caricature mais jusque dans sa noirceur abjecte offre un nuancier glacial. Face à lui, Stéphane Varupenne, Ruy Blas, prisonnier de son amour et de son rôle, héros romantique par sa mélancolie et la lucidité de sa condition de déclassé, épouse les pleins et les déliés de son personnage dont il rend les infinis et contradictoires nuances. L’art du comédien porté à l’incandescence de son « merci » qui clôt le drame fait sangloter, oui, une salle emportée. Objet d’amour pour l’un, de vengeance et de haine pour l’autre, Morgane Réal, la reine d’Espagne enfermée dans sa solitude (« aujourd’hui je suis reine, autrefois j’étais libre »), est une révélation. Toute nouvelle pensionnaire, elle au centre de tant de noirceur un diamant pur. Aristocratique et fragile, et s’ouvrant à l’amour, elle évite l’image hiératique attendue pour une juvénilité marquée de gravité. Et puis, contrepoint comique, provoquant l’hilarité à chaque apparition, la composition de Laurent Stocker, Don Guritan, est irrésistible qui ne tombe jamais dans le cabotinage. Enfin, cette figure étonnante, déclassée elle aussi, Don Cesar, personnage devenu, dans les bas-fonds où sa ruine l’a jetée, Zafari, l’homme désormais libre de toute attache. Sébastien Pouderoux est dans ce rôle picaresque, rimbaldien en diable. Il faudrait les citer tous, absolument où Julie Duclos fait de chacun, quel que soit la teneur ou l’épaisseur de son rôle, un rouage essentiel de ce drame romantique.

Si la vengeance et le crime ne paient pas, l’intelligence et la rigueur d’une mise en scène, oui.

Ruy Blas, de Victor Hugo

Mise en scène de Julie Duclos

Scénographie : Matthieu Sampeur

Costumes : Caroline Tavernier

Lumières : Domonique Bruguière

Son : Samuel Chabert

Assistanat à la mise en scène : Laurence Kélépikis

Assistanat à la lumière : Enzo Cescatti

Photo : © Christophe Reynaud de Lage

Avec : Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Alain Lenglet, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Danièle Lebrun, Noam Morgensztern, Yoann Gasiarowski, Sefa Yeboah, Jordan Rezgui, Morgane Real, Charlie Fabert, Myrthe Vermeulen et Catherine Andréa, Philippe Bertrand, Catherine Pepinster, Marta Zollet

Jusqu’au 27 janvier 2027

En alternance

Du lundi au dimanche à 14h ou 20h30

Durée 2h45

Comédie-Française

Salle Richelieu

Place Colette

75001 Paris

Réservations : www.comedie-française.fr