Alors qu’une lumière froide et grise souligne l’horizon crépusculaire de l’immense plateau vide de la MC93, un être informe, monceau mouvant de hardes noires, enveloppantes comme une tombe, surmonté d’un chapeau de paille pointu à l’étrange incongruité, s’avance à la marge, incertain, tourne sur lui-même, mains levées au ciel avant de se laisser tomber à genoux et de caresser ou de s’adresser au sol en le caressant. Puis, le personnage sans visage, impénétrable masque d’ombre, manœuvre des chariots métalliques encombrant progressivement l’espace. Avec cette sombre entame, réhaussée de subtils traits burlesques, Bouchra Ouizguen nous attrape par la capacité du réel à fictionner. La vie est un songe écrivait Calderón. Celui de la chorégraphe marocaine, dont le Festival d’automne programme un portrait tout sauf rétrospectif, est, pourrait-on dire, imbibé de l’univers post-exotique d’Antoine Volodine, peuplé d’étranges figures, survivantes, dans un monde post apocalyptique. Comme l’écrivain à l’écriture incisive et percutante, la précision et simplicité du vocabulaire chorégraphique participent ici de la fiction qui émerge de l’écriture. Histoires sans parole (sauf ce troublant : « des fois il faut partir sans se retourner » énoncé comme un coup de tête dans l’avant dernière séquence), Qunfudh déploie un régime spectaculaire qui s’engouffre et tisse ses liens profonds dans l’imaginaire de chaque spectateur, renforcé en cela par un travail sonore alternant mixage de bruits concrets et chants traditionnels. Alors que les chariots s’élancent les uns après les autres sur cette piste aux sombres mirages, le son s’emplit et se désemplit tel celui de bandes d’oiseaux s’envolant et voletant soudainement.

Qunfudh signifie en arabe hérisson. Et cette capacité, nous rappelle Bouchra Ouizguen, d’un corps à se rétracter ou à se déployer. Comme il en est de la fiction, prête à surgir et se déplier à tout instant depuis les visions que nous offrent la chorégraphe. La pièce, piquante et énigmatique à souhait, nous sourit presque narquoisement dans ses successives métamorphoses. Et nous éblouit aussi, quand elle mue de l’œuvre au noir originelle à une blancheur somptueuse, virginale et nuptiale, comme si le lugubre cocon avait laissé échapper un gigantesque et magnifique papillon laineux et laiteux, irisé d’or : d’une démarche de reine, dans un souverain balancement de hanche, la créature sans visage à la coiffe cathédrale, que l’on découvrira empilement de draps pliés, atteint à une sorte d’acmé zénithale, qui coïncidera, paradoxalement, à celui d’un coucher. Bouchra Ouizguen travaille à l’exploration de l’espace comme à celui des temps, les entrelaçant et les superposant comme les couches qui structurent ses costumes et leur donne l’épaisseur insaisissable du poème, des temps aussi variés que celui, plastique, de l’efflorescence fictionnelle ou celui, rigide, de la performance inscrivant sa durée dans le réel le plus nu. Si la chorégraphe explique construire son projet en travaillant la matière de souvenirs et expériences sensibles, depuis une irréductible subjectivité, Qunfudh s’offre à chacun dans une résonnance intime et profondément politique, les métamorphoses successives, la petite effigie vite recouverte d’une étoffe noire comme un ensevelissement, les chariots sinistres comme des tombereaux où les dépouilles fantômes s’entassent, et le plateau enfin recouverts de frêles petits bateaux de papiers, s’offrant comme une possible figuration clandestine, à mots couverts, de tous ceux-là, sans nom, qui partirent « sans se retourner » et pour certains moururent en franchissant cette mer.

Qunfudh

Direction artistique et danse : Bouchra Ouizguen

Lumière : Éric Wurtz

Son : Nicolas Testa, Bouchra Ouizguen

Costumes : Corbeaux Prod

En collaboration avec Métissages Association

Administration, production : Mylène Gaillon

Production : Compagnie O

Coproduction : Festival d’Automne à Paris

Avec le soutien de la MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, du CN D Centre national de la danse et du CENTQUATRE-Paris.

Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès.

Bouchra Ouizguen est lauréate du programme de résidences internationales Ville de Paris aux Récollets.

Photos de l’article : Tala Hadid

Durée : 1h

Du 22 au 25 octobre 2026

MC93 Maison de la culture de Seine-Saint-Denis

9, boulevard Lénine

93000 Bobigny

www.mc93.com

Tél : 01 41 60 72 72