Il a fallu attendre près d’un demi-siècle pour que Satyagraha, le deuxième opéra de Philip Glass (créé à Rotterdam en 1980 sur commande de son Opéra) appartenant à sa trilogie sur les personnages historiques soit monté en France. Mais il est en réalité doublement créé en cette saison 2025-2026, puisqu’avant son entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris, l’Opéra de Nice – Côte d’Azur l’avait programmé quelques mois plus tôt dans une mise en scène et chorégraphie de Lucinda Childs déjà chroniquée dans ces colonnes.
Beaucoup de caractéristiques propres à cet opéra en trois actes expliquent qu’il ait suscité moins d’enthousiasme que son prédécesseur illustre, Einstein on the Beach (1976), rendu populaire par la mise en scène de Bob Wilson, puis Akhnaten (1984). La première sans doute tient à la langue utilisée, qui est le sanskrit. Philip Glass a souhaité utiliser le livre de la Bhagavad-Gita pour nourrir le livret, confié à Constance DeJong, et ils ont décidé après moult hésitations de conserver la langue originale. Ce choix d’extraits originaux du poème épique de la spiritualité hindoue créé en outre une difficulté particulièrement compréhensible pour le travail des chanteurs, qu’ils soient solistes ou appartenant au Chœur. La seconde caractéristique de Satyagraha est son absence de structure narrative et la déconnexion de l’action avec le texte du livret (qui devient un « sous-texte » selon Philip Glass lui-même), volonté accentuée par la mise en scène de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, ce qui ne rend pas l’œuvre facile à suivre pour le public. Enfin, pour les non amateurs ou connaisseurs du travail de Philip Glass, la structure musicale répétitive à l’extrême peut légitimement dérouter des spectateurs. La chaconne de trois notes reprise de Einstein on the Beach et réutilisée dans Akhnaten, ainsi que les superpositions de lignes de pupitres (cordes et bois soutenus par un orgue électrique, pour assurer dans le temps la régularité du jeu) dans des mouvements circulaires suscitent l’envoûtement pour qui accepte le lâcher-prise.
Les trois actes inégalement répartis en sept scènes se concentrent sur la période de vie méconnue de Gandhi en Afrique du Sud (de 1893 à 1914), qui est pourtant décisive quant à la mise en pratique qui suivra en Inde de la « force de vérité » (satyagraha) par la non-violence (ahimsa) afin d’atteindre l’autonomie (swaraj), concept qu’il forge après avoir été témoin et sujet de discriminations dans le cadre de l’apartheid.
Le choix des chorégraphes et metteurs en scène de montrer le passage de la violence à la non-violence, en utilisant principalement la danse ne convainc pas tout le long. Si les scènes de lutte collectives et de torture individuelle sont assez bien menées dans le premier Acte, les chorégraphies des actes suivants (pour représenter notamment la résistance pacifique et la désobéissance civile avec la manifestation de 1908 représentée de manière obscure dans l’Acte II) semblent même surabondantes faisant de cet opéra un opéra-ballet, sans que cela paraisse véritablement justifié. La qualité des danseurs n’est nullement à remettre en cause, mais plutôt le parti pris précité. L’autre questionnement central de cette mise en scène est le choix scénographique. Si l’on peut comprendre le souhait d’éviter le dhoti (tissu blanc servant de vêtement associé intuitivement au personnage de Gandhi) ou autres symboles indianisants, le décor unique de Christian Friedländer figurant une scène ou arrière scène de théâtre avec pour témoins silencieux sur une balustrade à cour des personnalités (Tolstoï, Tagore, Luther King) en rapport avec Gandhi et de lui-même, semble d’une simplicité frustrante quant à son esthétique et sa pertinence sémantique. Il revient à faire des personnages principaux de l’opéra des spectateurs passifs ou observateurs dans une forme de transcendance. Même si l’on tente d’envisager que l’idée était d’impliquer émotionnellement le public en le faisant s’interroger sur sa propre position passive de spectateur, regardant sans agir, contrairement au message de la Gita, le procédé ne nous semble pas suffisant pour faire véritablement sens dramaturgiquement.

Enfin, sur le plan vocal, l’on s’étonnera que le rôle principal d’Ajurna (prince guerrier de la Gita qui sert de double à Gandhi) ait été confié à un contre-ténor, alors qu’il a été écrit pour un ténor. Si l’on en était à à la dixième production de Satyagraha, relire ainsi l’œuvre eut été audacieux, mais l’on peine là encore à en comprendre le sens ou la finalité. Cela pousse Anthony Roth Costanzo à aller sur des terrains le mettant en difficulté, même s’il assume avec talent sa prestation (et notamment sur le plan physique révélant un remarquable comédien) qui suscite un très grand contentement dans le public. Le ténor Sahy Ratia (à Nice) nous avait semblé beaucoup plus dans l’esprit de la musique de Glass et du personnage de Gandhi, de sa philosophie et de ceux qui l’ont suivi (Martin Luther King entre autres). Les nuances par ailleurs très marquées dès la première scène de l’orchestre sous la direction d’Ingo Metzmacher, répondant comme en écho à celle du contre-ténor nous ont semblé presque caricaturales à forces d’être répétées. Le reste de la distribution assume avec conviction et virtuosité les rôles secondaires (notamment Ilanah Lobel-Torres et Deepa Johny) et le Chœur qui tient une place importante dans l’opéra, est toujours excellemment préparé par Ching-Lien Wu.
Le plus fondamental au final, est de présenter Satyagraha aujourd’hui et de marteler le « devoir d’agir » individuel et collectif, au service du Bien (dharma) face à toutes les formes de violences, qui visent à asservir (l’humain et la nature) en prônant la « force de la vérité ».
Satyagraha
Musique : Philip Glass
Livret : Constance De Jong
Direction musicale : Ingo Metzmacher
Mise en scène et chorégraphie : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber
Décors : Christian Friedländer
Costumes : Wojciech Dziedzic
Lumières : John Torres
Dramaturgie : Jacob Mallinson Bird
Cheffe des chœurs : Ching-Lien Wu
Avec : Anthony Roth Costanzo, Ilanah Lobel-Torres, Adriana Bignagni Lesca, Davóne Tines, Olivia Boen, Deepa Johnny, Amin Ahangaran, Nicky Spence, Nicolas Cavallier,
Et les danseurs : Alexander Bozinoff, Lorrin Brubaker, Jeremy Coachman, Jonathan Fredrickson, Marion Gautier de Charnacé, Awa Joannais, Héloïse Jocqueviel, Payton Johnson, Rachel McNamee, Mermoz Melchior, Adrien Ouaki, Ido Toledano
Photos : (c) Yonathan Kellerman / OnP
Jusqu’au 3 mai 2026, à 19h30
Durée : 3h35 (avec deux entractes)
En sanskrit (surtitrages en français et en anglais)
www.operadeparis.fr
Opéra national de Paris (Palais Garnier)
Place de l’Opéra
75009 Paris

