De la danse à la transe il n’y a que deux lettres d’écart. Ce qui les différencie réside dans leur entame, ce qui les rassemble brille dans leur final. La transe comme dépassement de la danse en quelque sorte. Ou encore : la transe comme continuation de la danse par d’autres moyens, ceux de l’esprit. Ametonyo Silva es notre sorcier chaman. Tee-shirt blanc, short, basket, cheveux mi-longs en bataille, il nous accueille déjà bondissant. L’entrée du public est celle du garage de la Ménagerie de verre, les décibels et le fumigène de discothèque nous mettent directement dans l’ambiance d’une fin de soirée avec sa longue queue qui s’allonge sur le trottoir. La proposition d’Ametonyo Silva, qu’il présente avec humilité comme une recherche chorégraphique, nous situe dans un autre rapport spectaculaire. Est-ce d’ailleurs encore un spectacle ? ne serait-ce pas plutôt une expérimentation, un processus, une métamorphose de l’acte spectaculaire proprement dit ? ne serait-ce pas également une invitation à détourner notre regard vorace de spectateur-consommateur pour entrer dans une relation inédite, sensible, sensorielle, ouvrant le champ de la réception à l’entièreté physique et invisible de notre environnement ?

D’une chanson reprise en boucle (Tudo no sigilo de Bianco et Vytinho NG), d’une musique proprement entêtante, rythme entrainant, percussions métalliques lumineuses, le performeur fait son cheval de Troie. Entre deux enceintes-totems se faisant face à une vingtaine de mètres, le performeur enchaine les longueurs avec l’endurance d’un marathonien, la distance comme une portée musicale reprise en boucle. Dans cette diagonale du fou, la répétition des mouvements principaux, rebonds et déhanchés propulsant haut les genoux, n’est que le camouflage d’une infinie variation. Il n’y pas d’usure à proprement parlé, mais on perçoit au fil du temps une transformation, une métabolisation du réel, proprement gagné par cette pulsation. La danse est affaire d’élan et d’énergie, conjonction de l’espace et du temps. L’engagement du danseur nous gagne progressivement, qui, sous l’apparence du teuffeur endiablé, se révèle accoucheur d’un nouveau monde, découvreur d’une autre réalité. Ametonyo Silva est un sourcier des temps modernes. Dans le brouillard ambiant, les corps des spectateurs se meuvent comme la forêt en marche de Macbeth, le danseur fendant la foule tel un explorateur se frayant un chemin dans la jungle amazonienne. Il nous apparait par intermittence, lui surgissant à l’orée de notre bois quand le feuillage humain enfin s’écarte, sa danse bondissante lui donnant presque l’allure d’un faune, puis disparaissant à nouveau caché par d’autres corps.
Il est un humain vibrant aux confins d’humains inertes. Son extase se niche dans l’exténuation, corps ruisselant comme la rosée condensée sur une plante. a s s o m b r a ç ã o se dédouble dans un présent et un ailleurs, alors que le spectateur se laisse emporté par le flot tempétueux de la musique et de la danse et migre tout à la fois dans la multitude de ses pensées. La musique s’évanouit dans le silence, la danse se troue d’immobilités, laissant affleurer à la surface du visible des sensations, des bris de mémoire recouvrée, des chuchotis pareils à des graffitis indéchiffrables, des regards fixes. Nous sommes les commensaux de cet impartageable, ce qui n’appartient qu’à lui et pourtant rayonne jusqu’à nous. Depuis notre rivage nous accompagnons cette transhumance. Pareil au personnage principal de Nostalghia (Tarkovski) effectuant dans une piscine vide, de manière incompréhensible mais obstinée, des allers retours en tenant à la main une bougie dont la flamme vacille sous le vent, Ametonyo Silva préserve avec la folie et le courage des saints un feu secret.
a s s o m b r a ç ã o
Recherche chorégraphique et performance : Ametonyo Silva
Regard extérieur et collaboration artistique : Flavia Pinheiro
Design sonore : Eduardo Joly
Boucle sonore à partir de la chanson Tudo no sigilo de Bianca et Vytinho NG
Accompagnement et régisseuse son : Tal Agam
Design lumière : Laura Salerno
Accompagnement et régisseuse lumière : Manuella Rondeau
Costumes : Ametonyo Silva, Flavia Pinheiro, Ana Silva (dessins et serigraphie)
Dialogue artistique : Anne Kerzerho, Katerina Andreou, Myrto Katsiki, Pauline L. Boulba, Alix de Morant, Mareu Machado, Roberto Dagô, Barbara Novati, Sophia Seiss, Clarissa Baumann, Anabelle Yolle, Mathieu Bouvier
Photographies de l’article : @ Shira Marek
Durée : 50 minutes
31 mars et 1er avril 2026, à 19h
Dans le cadre du Festival Les inaccoutumés
Ménagerie de verre
12/14 rue Léchevin
75011 Paris
Tel : 01 43 38 33 44
https://www.menagerie-de-verre.org
Le 9 juin 2026
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)
Journée au Parc Jean-Moulin – Les Guilands de 10h30 à 20h

