L’ombre nocturne s’ourle de quelques traits épars et brisés de lumière. Si elle peut évoquer certaines œuvres composées de tubes néons de François Morellet, la subtile installation lumineuse de Sébastien Lefèvre opère avec discrétion une première translation de la musique de Bach dans l’espace : l’onde lumineuse géométrique découpe et articule les dimensions spatiales comme les notes des Variations Goldberg scindent et harmonisent l’étendue temporelle. La légende, bien contestée aujourd’hui, voudrait que cette célèbre composition ait accompagné les nuits d’insomnie de son commanditaire. Peu importe, ce qui est certain est qu’Into the Silence plonge et fleurit au cœur de la nuit et du silence. Les gestes des danseuses Noémie de Almeida Ferreira et Madoka Kobayashi qui ouvrent par un duo la pièce du chorégraphe Yuval Pick paraitraient presque engourdis comme la musique qui nous arrive assourdie. Les mouvements donnent à ressentir, imperceptiblement, une résistance, suggèrent une matérialité de l’espace, comme un bain amniotique. Alors que s’ébrouent les notes de Bach, entêtantes, fugues et chœurs, inépuisable pensée d’une âme entrelaçant questions et réponses, les bras, les mains, s’éloignent du plexus et s’étendent avant d’y revenir comme un élastique, diastolique et systolique d’une circulation énergétique entre corps et espace. La danse est prolifération et résilience, incessante gymnastique de l’esprit innervée par les mélodies entêtantes, pleines d’échos, de la musique de Bach. La chorégraphie, particulièrement complexe, se révèle danse savante, baroque à sa façon, anoblissant l’effort. La conjugaison des deux corps, jouant de rapprochements et points de contact éphémères, comme de possibles unissons, s’effacera telle une marée laissant place à l’horizon d’un corps unique, celui du danseur Guillaume Forestier. Le dialogue institué et diffracté entre les deux danseuses, comme entre danse et musique, et tout autant entre corps et espace, se rassemble alors dans le monologue d’un corps unique, corps pivot où s’articulent musique et espace.

La danse de Yuval Pick donne aux corps la force du chêne, les mouvements s’offrent comme des renflements fermes et noueux. Si la musique est chose de l’esprit, Into the Silence affirme sa matérialité, montre ses muscles, malaxe les nerfs. L’aérien, l’équilibre, ne sont que parce qu’ils sont d’abord plantés dans le sol. Coïncidant fugacement à cette image programmatique, l’homme de Vitruve, Guillaume Forestier est au croisement du monde, bras en croix, idée en mouvement et chair en action. L’esthétique de cette danse s’inscrit à la jonction de plans habituellement éloignés, à l’instar de la musique pure et éthérée dont la matérialité nous est pourtant rappelée à force de distorsions sonores ou lorsque le danseur déplace une enceinte sur le plateau modulant ainsi la spatialisation du son. Quand l’abstraction serait une volonté de s’abstraire du cours des choses, un trompe-l’œil escamotant la gravité du monde, Into the Silence, malgré la dépense somptuaire des gestes, des élans, s’ancre souverainement dans la glaise dont nous sommes faits.

Into the Silence, chorégraphie de Yuval Pick
Assistante chorégraphique : Sharon Eskenazi
Interprétation : Guillaume Forestier, Noémie De Almeida Ferreira, Madoka Kobayashi
Musique : Jean-Sébastien Bach
Régie son : Pierre-Jean Heude
Lumières : Sébastien Lefèvre
Costumes : Gabrielle Marty, assistée de Florence Bertrand
Regard extérieur : Julie Guibert
Photos de l’article : © Sébastien Erome
Durée : 60 minutes
Le 12 février 2026 à 20h
Théâtre du Garde-Chasse
2 Avenue Waldeck Rousseau
93260 Les Lilas
https://www.theatredugardechasse.fr
Tél : 01 43 60 41 89
Dans le cadre du festival Faits d’hiver

