Critiques // L’expérience de l’arbre, conception de Simon Gauchet, Maison de la Culture du Japon

L’expérience de l’arbre, conception de Simon Gauchet, Maison de la Culture du Japon

Nov 18, 2019 | Commentaires fermés sur L’expérience de l’arbre, conception de Simon Gauchet, Maison de la Culture du Japon

 

© Louise Quignon

 

 

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

L’arbre au Japon est le lien entre le ciel et la terre, les hommes et les dieux. Au commencement les acteurs de nô dansaient face à un arbre, pour cet arbre, principalement le pin, le Matsu. C’est cet arbre, abritant les dieux et les fantômes, qui désormais est peint au fond de chaque scène. Dans le répertoire du théâtre nô nombre de personnages sont l’esprit d’un arbre, pin, chêne ou cerisier. Les arbres nous parlent si nous savons les écouter. L’expérience de l’arbre parle de ça, de la transmission, du partage, de l’écoute. Nourri des écrits d’Artaud, de Brecht, de Grotowski…, fascinés par le théâtre oriental qui leur fut une révélation bouleversant leur propre pratique, Simon Gauchet, rencontre en 2008 un jeune acteur de nô, de l’école Kongo, Tatsushige Udaka, à qui il demande de lui enseigner un mois durant quelques bribes, la base de son art. Refusant d’être payé, Tatsushige Udaka demande à Simon Gauchet de lui transmettre à son tour les arcanes du théâtre occidental. Dix ans plus tard L’expérience de l’arbre est le résultat brillant et sensible de cet échange.

Mais loin d’une création, d’un échange didactique, lentement émerge une vraie pièce de théâtre qui explore, interroge deux cultures et la nécessité de la transmission, de l’échange. Avant de verser habilement vers une fable écologique. Un dialogue certes, drôle parfois, mais qui sensiblement bascule vers une interrogation profonde sur le sens, la pertinence de leur art aujourd’hui.  À cet art mémoriel et en apparence figé du nô, dans sa forme, opposé aux recherches successives et parallèles quand à cette même forme du théâtre occidental en perpétuel révolution. Chacun convoque ici ses propres fantômes, les théâtres d’occident en orient en sont remplis, les personnages qui les hantent et qu’ils jouèrent. Leurs maîtres aussi. Et l’importance de l’arbre dans un Japon animiste, ou qui le redevient, qui peu à peu fait le lien entre ces deux jeunes acteurs et la matrice de cet échange.

Mais d’abord il y a des considérations techniques, apprendre à placer sa voix en premier lieu. Chacun à son tour s’essaye à cet apprentissage vocal inconnu de lui, ardu pour l’un comme pour l’autre. Entre la scansion typique et grave du nô et l’incroyable vocalise d’Antonin Artaud donné ici en exemple et dont nous entendons la voix. Puis on aborde le répertoire aussi. Claudel et Tête d’or proposé par Simon Gauchet où Tatsushige Udaka, avec beaucoup d’humour, préfère jouer l’arbre plutôt que le personnage de Simon Agnel. Et puis un nô – ma mémoire flanche j’en ai oublié le titre, qu’il me soit pardonné – où il est question, déjà, de l’esprit d’un arbre. Plus loin l’usage fascinant de l’éventail, signe capable de dessiner dans l’espace tout un univers et qui, fermé après la danse, enferme provisoirement un monde surgit de quelques légers mouvements. L’importance du geste aussi. Entre le geste de l’acteur Japonais, les katas, signes figés dans leur codification ancestrale. À quoi Simon Gauchet ne voit pas d’autres exemples que le théâtre baroque et sa gestuelle tout aussi précise et aujourd’hui absconse. Exemple avec Le chêne et le roseau de La Fontaine. Où il est fascinant de voir comment cette fable est reprise par Tatsushige Udaka. À la fois le chêne, le roseau, le vent, l’espace comme autant d’esprits évoqués. C’est le corps ici tout entier qui investit, habite le texte. Plus loin encore, l’importance du masque. Et le rapport singulier qui unit l’acteur et celui qui est le véritable personnage, ce masque de bois qui vous métamorphose, fait de vous le shité. Et puis vient une dernière anecdote. Celle d’un acteur jouant pour un arbre, le plus ancien de sa région, et seul survivant d’une catastrophe, portant en lui des pans entiers de l’histoire du Japon. Danseur qui mourut à la fin de sa danse. Il portait lui aussi le nom de Tatsushige Udaka. Et devenu à son tour le fantôme de cet arbre, magie du théâtre, il prend dans cette création la parole pour raconter le passé, le présent et l’avenir d’une humanité fragile et en péril… Et cette danse-là, cette cérémonie devant un arbre flottant est tout simplement bouleversante.

Difficile en fait de raconter tout ce qui traverse cet échange, ce partage d’une grande richesse et d’une forte complicité. C’est une création qu’il faut découvrir pour cette capacité à élargir notre horizon culturel, acceptant de franchir l’inconnu pour découvrir une richesse insoupçonnée non dénuée de mystère et qui d’orient en occident, quel qu’en soit la forme convoque nos fantômes sans lesquels rien ne pourrait être au théâtre. Faire cet exercice, ce travail de l’ailleurs comme le préconisait Antoine Vitez à propos du nô et que Simon Gauchet, fasciné comme pouvait l’être Artaud avant lui, avec l’aide précieuse de Tatsushige Udaka, et nous entraînant avec lui, pratique avec bonheur.

 

© Louise Quignon

 

L’expérience de l’arbre conception, mise en scène et scénographie Simon Gauchet

Un projet de L’École Parallèle Imaginaire

Avec Simon Gauchet, Tatsushige Udaka, Joaquim Pavy

Avec la collaboration artistique d’Éric Didry, Benjamin Lazar et Arnaud Louski-Pane

Musique Joaquin Pavy

Lumière Claire Gondrexon

Son Vincent le Meur, Marine Iger (en alternance)

Construction Édouard Raffray, Yann Kerrien

 

Le 15 novembre à 20 h

Le 16 novembre à 15 h

 

Maison de la Culture du Japon

101 bis quai Branly

75015 Paris

 

Réservations 01 44 37 95 01

www.mcjp.fr

 

Tournée 2020/2021

Théâtre de Lorient, CDN

Théâtre de l’union, CDN du Limousin

 

 

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