« Il ne se tient pas droit mais un peu en primate […] il suit sa mère avec les coudes pliés, les mains retombantes comme le font avec leurs pattes avant les chiens dressés à marcher sur leurs pattes arrière », écrit Françoise Dolto à propos d’un jeune patient de 14 ans, Dominique. La grande oreille a l’œil !

Sur scène l’arrivée de Dominique (formidable Lucas Bottini) derrière sa mère est violemment comique, il y a chez lui du Gregor Samsa, héros de La Métamorphose, de Kafka, qui se contorsionne pour articuler quelque chose, complètement à l’ouest ; mais il existe et juste exister c’est déjà beaucoup,  un poulet sans tête pris dans les phares d’une bagnole ; il cligne des yeux et se déplace en crabe par propulsion maladroite, un sac rivé au torse, animé d’une grande vitalité, certes extrêmement désordonnée.

Dans Le cas Dominique, Me Dolto (épatante Bernadette le Saché), est droite dans ses bottes et ça commence à la manière de Raymond Devos, chacun dans son couloir de nage.

Lui : « Quelquefois en m’éveillant je pense que j’ai subi une histoire vraie (sic) »

Elle : « Qui t’a rendu pas vrai »

Lui : « Oh vous alors, comment vous savez tout ça ? ».

L’analyste, championne de l’absurde, fait tourner les mots sur un principe de variation. Jouer avec les mots,les tordre, les retourner, les faire danser, les associer c’est aussi le propre du théâtre. « Le temps, disait Valère Novarina à propos du comédien, est une étoffe qu’il faut travailler, coudre et découdre ; il faut aller profond dedans, avec les mains, l’aérer, la renverser et l’ouvrir ; y percer de nouveaux raccourcis, y tracer de nouvelles ambulations, de nouveaux passages non vus ».  C’est ce que fait Me Dolto qui va progressivement sur douze entrevues aider le jeune homme en pleine régression psychotique à s’extraire de son enveloppe familiale mortifère. Les mots qui, selon Novarina, « sont des rébus à six faces qui tombent sur l’une seulement » tambourinent littéralement, demandent à être proférés, à se dégager de leur gangue, comme l’identité de l’adolescent. Il a une capacité de symbolisation, une créativité étonnante et la mise en scène de Nathalie Boutefeu (qui joue le rôle de la mère), épurée et percutante, nous donne le sentiment d’être non pas des spectateurs mais des interlocuteurs dans les oreilles de qui tombe une pensée sans cesse en mouvement.  

Le duo improbable évolue dans un univers noir, troué d’ombres et de quelques lumières entre un bureau à jardin et un tableau à cour, avec des craies et de la pâte à modeler, un espace d’élaboration en temps réel. Dominique est, tel Bartelby, une créature d’innocence qui n’a aucune conscience du climat incestueux de sa famille, un être hors-norme. Et comme tous ces êtres hors-norme, il nous permet de voir la famille et le monde autrement. Mais le jeune homme évolue à l’inverse du héros de Melville qui finissait par se figer, par devenir une force d’inertie jusqu’à la rigidité cadavérique. Lucas Bottini prend en charge la dimension organique et corporelle de sa naissance au monde jusqu’à nous regarder à la fin, interagir, désirer. Les comédiens ne sont jamais autant présents que quand ils ne parlent pas et Bernadette Le Saché a cette présence intense, cette qualité de silence ; elle est touchée et touche son partenaire en retour dans une alchimie de résonnances multiples, s’allège avec des phrases réduites à l’essentiel, quelques notes.

La psychanalyse ressemble un peu au vin, son jargon peut rebuter les néophytes. À partir d’un texte qui n’est franchement pas fait pour ça, Nathalie Boutefeu invente du théâtre et rend palpable le mystère de la psyché humaine, l’intimité́, la puissance de l’écoute et la force d’une représentation qui rend présent par la présence même des acteurs. On a tous des papilles pour sentir, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, il suffit juste de s’entraîner un peu et il n’est jamais trop tard.

Le cas Dominique, texte de Françoise Dolto, édité au Seuil (Collection Points)

Adaptation et mise en scène : Nathalie Boutefeu

Avec : Lucas Bottini, Nathalie Boutefeu et Bernadette Le Saché

Durée : 1h15

Photos : © Jérémie Levy

Du 3 au 20 septembre 2026 à 19h

Théâtre du Chariot

77 rue de Montreuil

75012 Paris

Réservations : 01 48 05 52 44

www.theatreduchariot.fr