Ils sont venus, ils sont tous là (Soren et Simon, et la sœur, Suzanna) elle va mourir la… sœur bien aimée, Laure (Edith Mériau, bouleversante de vulnérabilité, douloureuse prisonnière d’une enveloppe de peau et pleine d’amour pour le monde), atteinte d’un cancer en phase terminale. Elle se sait condamnée à brève échéance et bénéficie d’une hospitalisation à domicile avec l’aide d’une équipe médicale (infirmières, médecins, spécialistes des soins palliatifs). Elle est très entourée comme on dit, mais déjà hors présencedes vivants, dans un glissement progressif vers le vide. Il y a ceux qui la tirent de force vers la vie, la sœur nourricière Suzanna (Catherine Mestoussis, tragicomique de sollicitude étouffante) et celui qui n’en peut supporter davantage, Soren le frère ainé (thomas Gonzalez, champion de la mise à distance) Entre les 2, on fait comme on peut.  Mais le mal court plus vite que nous. Laure ne parvient plus à donner au médecin le nom du jour, du président de la république et ne peut plus prétendre à l’aide à mourir dont le protocole est très strict.  Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, que faire face au flottement de Laure et à ses demandes déchirantes d’être soulagée de la douleur ? Laure mourra, c’est évident, mais comment ? Sans boussole, sans repères, la fratrie explose.

La famille évolue, retranchée du monde dans une cage de verre coupée de tout arrière-plan, parfaitement agencée en appartement avec une baie vitrée, un coin cuisine, un salon, un canapé, deux fauteuils et un peu en retrait le lit médicalisé de Laure. Les moindres faits et gestes sont filmés  en continue, une caméra agit comme un révélateur chimique qui convertit l’image latente en image visible, visage convulsif de Laure percluse de douleurs neuropathiques, horrifiée devant ses reflux,  jambes tremblotantes de l’infirmière à domicile face aux injonctions contradictoires de la famille, conciliabules mystérieux, mille pairs d’yeux épient « la mourante » comme si progressivement elle se réduisait à sa maladie, privée de qui elle est parce qu’on ne voit en elle que  « la cancéreuse ». Et nous spectateurs, on assiste à tout ça, voyeurs à notre corps défendant. Tiphaine Raffier, dans ce remarquable dispositif scénique nous montre ce que notre société refuse de voir, ce que l’on cache, ce qu’on a honte de montrer et de nommer, « ce que la mort fait aux vivants ». Elle ne prend pas parti sur le débat actuel, toutes les positions seront exprimées, préférant creuser un angle presque anthropologique, entre la sollicitude palliative et la compassion euthanasique (toutes deux parfaitement justifiées), on évacue la mort comme question ontologique. Chaque spectateur est questionné, bousculé, dérangé, renvoyé à lui-même et des images nous submergent brusquement, la dernière scène du film Melancholia de Lars von Trier qui nous faisait toucher du doigt toute l’épaisseur de notre humaine condition. On y voyait Justine, mélancolique profonde et dépressive chronique, que tout le monde infantilisait, trouver seule, au moment où approchait la fin du monde imminente, la capacité de répondre à l’enfant, de croire en son souhait, et de lui proposer, enfin, de construire la cabane qu’il n’a cessé de réclamer, abri de fortune, rassurant, enveloppant, où les mains se joignent pour trouver de la force dans une solidarité de vulnérabilités partagées. Justine connaissait depuis toujours l’angoisse consubstantielle de la condition humaine, l’avait pour ainsi dire apprivoisée, et avait compris la force du rituel symbolique, comme refuge contre la violence. L’artiste transforme, comme Justine, le chaos en ordre, en quelque chose de supportable, ni la science, ni la sollicitude la plus empressée n’y réussissent.  

C’est ce que va tenter de faire Tiphaine Raffier après une formidable première partie presque clinique. Laure tente d’échapper à son assignation et de trouver des espaces qui lui permettent de se reconnecter avec son individualité par le mythe, le poème, les liens avec les morts, l’enfance, les animaux.  L’Hors présence se fait conte fantastique ponctué par la lecture de la Montagne magique de Thomas Mann, il est question de mythes ruraux, de Kafka et de Tolstoi (la mort d’Ivan Illitch). Malheureusement on a comme une overdose de références et on décroche à ce moment-là, par trop de collages littéraires un peu plaqués.

Au milieu des cris et chuchotements un peu faciles, Laure se libère de ses attributs de malade telle IO d’Argos chargé de la surveiller, le  géant doté de cent yeux, et se métamorphose en pythie dans un monologue limpide qui relie le visible au sacré, très belle image si simple mais si parlante.  A la fin, les techniciens débarrassent le plateau avant même que la mort soit prononcée, pressés d’en finir et d’effacer toute trace de vie comme si la malade était coupable de tarder à en finir !  

Jusqu’au bout Tiphaine Raffier ne nous épargne rien. Malgré une seconde partie indigeste, on est saisi par une telle justesse sur un sujet bouleversant. Elle nous montre l’inanité des discours qu’on entend à ce moment-là « elle s’éteindra comme une bougie, dans son sommeil ». Non aucune mort n’est douce, Laure est torturée par l’attente de ce qu’elle va traverser et de la souffrance qu’elle va infliger à ses proches. Un spectacle audacieux et intelligent qui marque !

L’hors-présence, texte et mise en scène de Tiphaine Raffier
Dramaturgie : Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène : Mathilde Saillant
Scénographie : Hélène Jourdan
Lumière : Kelig Le Bars
Vidéo : Vincent Pinckaers
Son : Hugo Hamman
Musique : Sylvain Jacques
Costumes : Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard

Du 4 au 10 juillet à 11h, relâche le 6 juillet

Durée 2h30

La Fabrica

11 rue Paul Achard

84 000 Avignon

Réservation : 04 90 14 14 14

Festival -avignon.com 

Tournée :

du 23 septembre au 10 octobre 2026, Théâtre Nanterre-Amandiers–CDN
14 octobre 2026, Équinoxe–Scène nationale de Châteaurouxdu 17 et 18 novembre 2026, La Comédie de Clermont-Ferrand – Scène nationale

25 et 26 novembre 2026, La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche
du 1er au 5 décembre 2026, Théâtre National Populaire – CDN de Villeurbanne, N

du 8 au 10 décembre 2026, Nouveau Théâtre Besançon – CDN
Janvier 2027 (en cours), Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
du 27 au 30 janvier 2027, La Criée – Théâtre national de Marseilledu 3 au 12 février 2027, Théâtre national de Strasbourg18 février 2027, La Comète – Scène nationale – Châlons-en-Champagne
2 et 3 mars 2027, Scène nationale du Sud-Aquitain – Bayonne8 et 9 mars 2027, le Parvis – Scène nationale Tarbes-Pyrénées

du 13 au 19 mars 2027Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie30 et 31 mars 2027, La Coursive – Scène nationale La Rochelle
12 et 13 mai 2027, Maison de la Culture d’Amiens – Scène nationale
du 19 au 22 mai 2027, Théâtre national de Bretagne – CDN