Dans les pays totalitaires, les enfermements prennent diverses formes, mais Robert Anthelme, Primo Levi, Alexandre Soljénitsyne, Varlam Chalamov ou Vaclav Havel se sont posés la même question : comment rester humain quand la condition de détenu vous fait passer à un état d’extrême épuisement, désigné dans les camps du Goulag par le mot « dokhodiaga » et dans certains camps nazis par celui de « Musulmans ». Le Théâtre national de Prague s’est associé au metteur en scène Petr Bohac, pour présenter à la Manufacture une « performance » chorégraphiée sans paroles sur ces milliers d’invisibles qui croupissent actuellement dans les geôles du monde entier ; le metteur en scène, inspiré par les écrits de Vaclav Havel pousse à l’extrême l’indicible dans la lumière glauque d’un réduit grillagé qui ressemble à un ring de catch.
Seul en scène, le performeur Roman Zotov Mikshin livre un geste radical et rassemble ce qui est le plus précieux, et le plus symbolique d’un art visuel qui mélange danse, théâtre et arts martiaux. La boule à zéro, le visage tranchant, nu ou revêtu d’une combinaison de prisonnier, sans aucune expression, il exécute une série de mouvements inspirés de la vie quotidienne en cellule dans ce qu’elle a de plus bestial. La journée est rythmée par les seules fonctions organiques, manger, se laver les dents, déféquer sous le regard des gardiens et bientôt le détenu en est réduit à n’avoir plus que son corps comme terrain d’exploration imaginaire. Le temps carcéral s’écoule interminable, on voit l’homme extatique fixer le reflet d’un grain de poussière sur sa langue. Son état de conscience se modifie, entre lenteur méditative et frénésie rythmique. Les mouvements, à la rigueur mathématique au début, montent et descendent de manière anarchique ensuite, s’inversent, avec des pauses, des fulgurances, suscitant chez le public une expérience physique et sensorielle immersive. Agité de tremblements et de grimaces le visage du détenu nous fixe, où figure l’horreur et soudain le titre de Primo Levi nous revient Si c’était un homme. Cette danse introduit la figure du fou dans ce qu’elle trahit de l’humanité en dévoilant son intense fragilité. Il ne faut pas beaucoup pour transformer un homme en robot, en être hybride à la Gregor Samsa qui tremble de tous ses os, s’attrape, s’étreint et se terre dans sa cage.
Pantin au visage terrifié et terrifiant il semble assister sidéré à sa propre élimination et découvre dans un sac suspendu le cadavre qu’il va bientôt devenir. Perpetuum Havel, époustouflant d’engagement physique, donne une voix à tous ceux, vivants ou morts, qui ont osé protester. Leur exemple nous donne de l’espoir « qui n’est pas, selon Vaclav Havel, la conviction qu’une chose aura une issue favorable mais la certitude que cette chose a un sens quoi qu’il advienne ».

Perpetuum Havel, d’après Vaclav Havel
Conception et mise en scène : Petr Boháč
Adaptation, sujet, scénario : Petr Boháč
Co-auteur du scénario : Roman Zotov-Mikshin
Collaboration à la chorégraphie gestuelle : Radim Vizváry
Décors et costumes : Pavlína Chroňáková
Vidéo, musique et conception sonore : Martin Hůla
Conception et création des lumières : Filip Horn
Photos : © Petr Lebeda
Avec Roman Zotov-Mikshin
Du 4 au 20 juillet
Jours pairs : Les 4, 6, 8, 10, 12, 14, 18, 20 juillet
Durée 1h45 (trajet navette compris), départ 15h55, retour 16h15
La Manufacture
Château de Saint-Chamand
3, avenue François Mauriac
84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 12 71
Tournée :
– 10-12 septembre : National Théâtre de Prague – Palac Akropolis, Prague, République Tchèque
– 4-5 octobre : National Théâtre de Prague – Palac Akropolis, Prague, République Tchèque
– 8 octobre : National Théâtre de Prague – Olomouc, République Tchèque
– 9 octobre : National Théâtre de Prague – Cesky Tesin, République Tchèque – 14 novembre : National Théâtre de Prague – Usti nad Labem, République Tchèque
– 15 novembre : National Théâtre de Prague – Zvolen, Slovakie

