Si le précédent ouvrage issu de la même collection, La voix sur l’épaule de Laurence Chable, organisait sa ligne d’écriture conversée sous la tension d’une asymptote, bandant ses mots, les choisissant scrupuleusement, les ajustant sans cesse, à la manière d’un arc se rapprochant sans fin d’un informulable, le Sérieux – pas sérieux de Sylvain Creuzevault opère, lui, sous le régime d’un puissant vortex. C’est un trou, une béance, un manque, un vide (on pourrait ainsi continuer la liste à la manière de Cyrano), qui met ici les mots en orbite, comme le théâtre du metteur en scène. « Qui crée veut la destruction » écrit avec justesse Heiner Müller, cité dans cet entretien. Face au plein trompeur propre à l’achèvement du spectaculaire fignolé, forme parfaite qui peut se révéler coquille inerte, face à l’abouti des mots comme des volontés qui finissent pareillement par s’emboutir dans le mur d’une pensée figée, Sylvain Creuzevault applique et revendique une politique du ratage, de l’inachèvement, de la décomposition, ouvrant étonnamment sous les pieds de chacun le gouffre infini des possibles. Ce que l’on comprend : un processus branché sur le vivant de sa fabrique, l’ouvrage non plus comme une maitrise mais comme une matière suffisamment instable pour laisser surgir l’informe dans la forme, l’immature dans le mature, ses imperfections comme autant de passages où l’intelligence pourra se faire clandestine. De la gestation plutôt que de la gestion. La prise de commande de Sylvain Creuzevault s’effectue ainsi en une déprise laissant libre cours aux « conspirations » de ses acteurs et actrices, échafaudant de longues traversées avec les moyens de leurs bords, porteuses de fragilités, d’échouages, de secrètes fuites. Matière première impure, qu’il s’agirait ensuite de modeler ou polir tout en se ménageant quelques réserves « brutes », à l’instar d’un Michel-Ange laissant à une partie du bloc de marbre son aspect non finito aux contours vibrants.
Et c’est cette même politique du ratage qui gouverne à la conversation brinquebalante des deux compères. Entre eux : roublardise, triple fond, jeu de dupe et de bluff d’un poker menteur et finalement épiphanique. Le jeu de mots y va de son coup d’éclat permanent. Les mots sont réinventés, acquièrent de nouvelles étymologies entre pied de nez et pied dans la porte du sens, ou poétiques vagabondages. Citons pour le plaisir :
Olivier Neveux : Tu es dans une impasse ?
Sylvain Creuzevault : Une impasse ? une mi-passe… hahaha… mi-pente : « nel mezzo del cammin di nostra vita »… j’hésite… hmm…
Et plus loin encore :
[…] ils s’en battent les couilles du sacerdoce… eux, c’est plutôt un ça-sert-d’os.
La parole se fait cavalière, qui va son chemin d’ensauvagement, hors des sentiers rebattus des discours convenus des acteurs du champ théâtral. L’homo ludens que met en scène et incarne ici Sylvain Creuzevault est celui-là même qui répond aux questions du sérieux Olivier Neveux. Dire qu’il envoie tout en l’air, et fait tout valser, c’est aussi dire qu’il met de l’air dans la pensée, et met du jeu dans ses rouages. Dans le va et vient entre dit et dédit, la conversation avance par à-coups, sans toujours savoir sur quel pied danser entre l’être et ne pas être du chat shrödingerien, et par ses dénégations, ses refus d’obstacles, ses paradoxes, produit chez le lecteur un sentiment d’alerte, d’éveil critique, comme un branle-bas de combat dans la marche que l’on croyait jusque-là réglée (avec méthode) du monde du théâtre. Plus encore que dans les précédentes conversations de cette collection, l’échange est émaillé des scories propres à la communication verbale comme une salissure à l’esprit de sérieux, auquel on substitue un esprit de chantier, et plus encore, comme une stratégie assumée (puisqu’il est bien indiqué que l’auteur a relu et révisé plusieurs fois la transcription de l’entretien) pour ne pas figer en littérature, en dogme, ce qui se veut parole mobile et circonstancielle. Si Sylvain Creuzevault n’hésite pas à barbouiller de « sale » ses prises de position, c’est autant le reflet de cet iconoclasme qui peut surprendre quand il annonce que le théâtre « détruira [dans les œuvres] la littérature dont elles sont faites », que celui d’un désordre agissant à la déconstruction de tout ordre, y compris symbolique. Son iconoclasme n’est pas une posture ni idéologique, mais le trait d’un esprit capable de rapprocher la théorie et la pratique en un bras d’honneur.
Clef de voute et de désenvoutement du divertissement capitaliste, le jeu des acteurs est le cœur du réacteur de l’antisystème Creuzevault : c’est le « banc de poissons passant à travers les mailles du filet ». C’est le jeu des acteurs qui sauve le théâtre du dire et du vouloir dire, qui toujours menacent de l’engloutir. Le subterfuge tient à la simultanéité de l’illusion et de sa dénonciation en acte : « Il y a la construction du jeu et il y a la présence décomposée de l’acteur, de l’actrice ». Dans les passionnantes discussions couvrant le travail de montage et répétitions, on devine dans la liberté offerte aux acteurs « conspirateurs » la possible sédition du « monstre » (monstre au sens théâtral du premier bout-à-bout d’un spectacle, mais pourquoi ne pas offrir au terme également son sens habituel). Dans ce processus qui rejette toute direction d’acteur, où chacun d’une certaine façon prend ses distances, l’altérité s’accentue indéniablement entre metteur en scène et équipe artistique, élargissant un espace, potentiellement conflictuel, traversé de part et d’autre d’affects contrariés, mais que l’on devine aussi activateur du champ de forces sur lequel le metteur en scène fonde sa vitalité théâtrale.
Enfin, par l’étincelante profusion des idées, artistiques, politiques, éthiques, soulevées par ce livre, lancées à la volée comme autour d’une table enfumée et imbibée à la Fonderie avec François Tanguy (le metteur en scène, récemment décédé, du Théâtre du Radeau), par sa viscérale croyance en l’indépassable archaïsme du théâtre, Sérieux – pas sérieux produit un effervescent tohu-bohu réveillant le spectateur comme le critique : ce livre est un revigorant rappel au désordre, capable de faire bouger les lignes les plus établies, un appel à ne pas se fermer par esprit de sérieux, qui est un mauvais esprit (qui peut être celui du critique, on en fait ici l’aveu), mais de se laisser emporter par le jeu.

Sérieux – pas sérieux de Sylvain Creuzevault, conversation avec Olivier Neveux
ÉDITIONS THEATRALES,
Octobre 2025, 152 p., 20€

