Une curieuse adresse s’affichait sur l’écran de la Cour d’honneur du Palais des Papes, avant la dernière représentation, le 12 juillet, de Maldoror de Julien Gosselin, tandis que les différents metteurs en scène programmés dans cette 80ème édition du Festival d’Avignon se plaçaient micros et papiers en main sur le devant de la scène. Un Monsieur le Président qui résonnait étrangement avec le spectacle qui allait suivre, si l’on se souvient du titre éponyme du prix Nobel de littérature Miguel Angel Asturias, portraiturant dans les années 40 un dictateur sud-américain. Un roman voulant réveiller les consciences face à la toute-puissance du pouvoir, comme les artistes d’aujourd’hui dénonçant les arbitrages comptables et coupes dans le budget de la culture, ainsi que les déprogrammations autoritaires dans tout le spectacle vivant et réclamant de passer de 0,7% (soit 14 euros par an et habitant) au fameux 1%. Les artistes interpelleurs ne sont pourtant pas les plus mal lotis, à commencer par celui mettant en scène le spectacle qui allait suivre, dont le budget pourrait faire vivre de nombreuses compagnies sur toute une année, mais ils se faisaient les porte-parole de toute la profession, relayant d’autres actions, notamment syndicales, les représentants de la CGT étant aussi présents sur le plateau poings levés, pour crier, à raison, l’urgence de la situation.

C’est dans cette ambiance qu’avec près d’une demi-heure de retard, Maldoror débuta dans la Cour.

Les Chants de Maldoror de Lautréamont (1868) qui ont inspiré le titre, justifié par une longue citation qui ouvre le spectacle et sonne comme un avertissement au public de ne pas hésiter à « tourner les talons », sont vite abandonnés, ainsi que son auteur, au profit d’un autre, Roberto Bolaño, chéri par le nouveau directeur de l’Odéon, depuis qu’il avait consacré son précédent spectacle à Avignon, il y a dix ans, à son best-seller 2666. Le lien entre les deux auteurs est que Bolaño cite le premier dans sa propre œuvre, ce qui n’a pu que conforter les goûts du metteur en scène pour l’intertextualité.  

C’est donc à partir de livres moins connus de l’écrivain chilien, La littérature nazie en Amérique, ainsi que Etoile distante (tous deux publiés en 1996) que Julien Gosselin tisse sa toile, qui n’est pas vraiment narrative car cela l’intéresse peu, goûtant apparemment au plaisir de perdre son public dans les méandres de ses propres obsessions ou recherches à partir de ses découvertes littéraires, le genre proprement théâtral ne l’intéressant visiblement aucunement. Et pour le coup, l’on se perd pour de bon et l’on erre dans le tréfond des œuvres et le déballement des portraits fictifs de Bolaño, qui en disent peut-être plus sur ce que la littérature aurait pu compter de plus abject du côté du continent sud-américain, pour mieux surligner sans doute l’ignominie des vrais littérateurs ayant servi sur le territoire européen. La première partie s’achève ainsi sur les vociférations « pleines de poison » (prologue) de ces écrivaillons nazillons qui aurait pu constituer un spectacle en soi, traitant déjà abondamment des rapports entre la littérature et la fange politique.

Mais la soirée est loin d’être terminée et au terme d’un court entracte laissant le temps aux spectateurs avertis de tenter de monter sur le plateau, la partie 2, basée sur le second ouvrage précité (L’étoile distante) prend le relai de la non-histoire, et des spectacles précédents de Julien Gosselin, notamment le dernier (Le Passé chroniqué ici) où le champ et hors champ et travail sur la vidéo sont poussés à l’extrême, même si ce qui eut été pousser le propos vraiment à son terme eut consisté à faire monter tout le public sur scène. Ce n’est pas la première fois que Julien Gosselin propose aux spectateurs cette percée du quatrième mur et de la déambulation quasi libre sur le plateau parmi les comédiens sur fond d’une musique très amplifiée et mixée en direct et le travail vidéo et technique de manière générale réalisé à vue. Dans Extinction, en 2023, le public se déhanchait déjà sur une musique techno comme pour mieux extirper le fiel et la noirceur de Thomas Bernhard.

Il semble que Julien Gosselin soit toujours obsédé par ce rapport à la littérature des limites, qui remet en cause les attendus politiquement corrects sur les rapports entre les arts et le pouvoir, sur la capacité des artistes, en particulier des écrivains à se compromettre à des degrés divers, jusqu’à vouloir embrasser, voire se vautrer dans le mal le plus absolu. Mais au bout de plus de deux heures de spectacle où le jeu imposé aux comédiens, incontestablement excellents, est de joindre le geste à la parole ou plutôt l’inverse, c’est-à-dire consistant en des hurlements incessants pour dire ce en quoi la littérature peut alimenter le mal, on se demande, lasse et consciente qu’on en est qu’à la moitié, si cela est bien nécessaire et pas finalement seulement extrêmement littéral. Ce n’est pas la durée en soi qui pose problème, nombre de théâtreux présents chaque soir sont accoutumés aux longues veillées, et certains avaient déjà éprouvé les onze heures de 2666, mais l’impression d’un trop plein essentiellement démonstratif et qui laisse peu de traces réflexives. Le spectateur le plus littéraire ou à la concentration la plus exemplaire peut difficilement parvenir ni in situ, ni plus tard apprécier en quoi l’accumulation des références littéraires, philosophiques, picturales et cinématographiques (allant de Breton à Fassbinder en passant par Kafka, Engels, Bacon et Dubuffet) apporte quelque chose de fécond intellectuellement, autre qu’un plaisir presque solitaire… C’est en reconstituant l’esprit supposé du mouvement infra-réaliste lancé par Bolaño au milieu des années 70 se voulant avant-gardiste et libertaire, donc festif, que les spectateurs mobiles découvrent l’envers du décor, n’étant invités toutefois qu’à une interaction très limitée dans le temps et le fond avec les comédiens, et se bornant pour la plupart à s’amuser d’être pour la seule fois de leur vie sur ce plateau mythique, bière en main. On est loin de la tension politique créée par le coup d’Etat de Pinochet et du propos principal de Maldoror, et plus encore quand le metteur en scène s’essaye à l’humour avec la nouvelle El policía de las ratas de Bolaño toujours, que l’on a du mal à raccrocher avec le reste, mais qui amuse visiblement le public. Il suffit parfois d’un cucaracha…

Comme pour refermer la boucle et finir de souligner le lien entre Lautréamont et Bolaño, la troisième partie intitulée Les chants de Roberto, est chronologiquement située sur la fin de vie de Bolaño malade d’un cancer, et matériellement centrée sur un long monologue joué par Victoria Quesnel, reprenant entre autres poèmes dix-neuvièmistes Le voyage de Baudelaire. Plus de caméra, ni d’écran. La comédienne en noir déclamant. Les uns retiendront « Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui », tandis que les autres s’agripperont « au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ».

On s’en prend à rêver de ce nouveau, les paupières à peine ouvertes depuis longtemps, que ce chant final soit chuchoté plutôt qu’encore hurlé, et qu’il constitue l’épilogue d’un temps suspendu à cette heure encore envahie par la nuit. Il n’en sera rien, et l’on quittera à près de quatre heures la Couret Maldoror, simplement épuisée, par une expérience certes, qui n’est plus vraiment de l’ordre du théâtre, ce qui est vraisemblablement un compliment pour le metteur en scène ; mais également déçue par ce rendez-vous raté avec la Cour qui n’est pas juste qu’un grand plateau, mais un lieu (qui devrait être) encore sacré et dont il ne suffit pas de faire mine d’explorer les bas-fonds pour surprendre à ne pas utiliser les hautes murailles granuleuses et le ciel qui nous contemple.

Maldoror, d’après Roberto Bolaño et Lautréamont

Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin

Scénographie : Lisetta Buccellato

Lumières : Nicolas Joubert

Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol

Musique : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde

Dramaturgie : Eddy D’aranjo, Maris-José Malis

Costumes : Caroline Tavernier

Son : Théo Jonval

Script : Antoine Hespel

Etalonnage : Laurent Ripoli

Assistanat création costumes : Géraldine Ingremeau

Assistanat à la mise en scène : Lucile Rose, Zoé Benguigui

Traduction, surtitre : Zoé Benguigui

Décor, costumes, accessoires : Les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Odéon

Chorégraphie : Maud Le Pladec

Chef des chœurs : Thibaut Lenaerts

Photo : © Christophe Reynaud de Lage

Avec : Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde, et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel

Cour d’honneur du Palais des Papes

84000 Avignon

Jusqu’au 12 juin 2026 (vu le 12 juin)

A 22h

Durée : 5h30(entractes compromis)

Surtitré en anglais

Diffusion sur Arte le 18 juillet 2026 à 23h30

Tournée 2027 :

Du 15 janvier au 6 février à l’Odéon Théâtre de l’Europe, Paris

Les 13 et 14 février à la Maison de la Culture d’Amiens

Du 20 au 23 mars à la Comédie de Genève (Suisse)

Les 14 et 15 mai à De Singel à Anvers (Belgique) 

www.festival-avignon.com