Critiques // « Tori No Tobu Takasa », adaptation japonaise de « Par-dessus Bord » de Michel Vinaver

« Tori No Tobu Takasa », adaptation japonaise de « Par-dessus Bord » de Michel Vinaver

Fév 17, 2010 | Aucun commentaire sur « Tori No Tobu Takasa », adaptation japonaise de « Par-dessus Bord » de Michel Vinaver

Critique de Denis Sanglard

Epopée contemporaine

Tori no tobu takasa, la hauteur à laquelle volent les oiseaux, d’Oriza Hirata est l’adaptation réussie de Par-dessus bord de Michel Vinaver. Une « transmutation » pour reprendre le terme de Michel Vinaver. Si la structure de la pièce originelle est respectée, nous sommes désormais au Japon dans une entreprise familiale de fabrication de sièges de toilette en pleine restructuration (le papier toilette n’existe pas au Japon). Une restructuration et un rachat inévitable qui entraînera la dislocation des rapports humains et professionnels au sein même de l’entreprise. Que cela soit du papier-wc ou des cuvettes de toilettes n’enlève rien au propos. L’analyse du fonctionnement du système capitaliste, en ces temps de crise, qui jette par-dessus bord ceux là même qui le produisent et l’alimentent reste pertinent. L’œuvre résiste. D’autant mieux que l’objet trivial au centre des manœuvres managériales et de marketing permet une ironie, une distance, qui loin de désamorcer le propos en renforce au contraire le sens et la cruauté. C’est cruel et drôle, cela frôle l’absurde parfois, mais reste pertinent et percutant. Ce qui s’amorçait dans la fin des années 60 et que Par-dessus bord dénonçait prend ici, dans le Japon industriel en déconfiture des années 2000, une dimension universelle et l’inscrit dans  une actualité brulante. C’est toute la gravité de la pièce et sa modernité qui s’inscrit ici. Que l’entreprise japonaise soit rachetée par des français ajoute un peu plus de sel (pour mémoire le rachat de Nissan par Renaud)…Une actualité qui devient épopée puisque s’entremêle au premier récit un second, celui de la mythologie japonaise qui inscrit de facto cette pièce dans l’histoire du capitalisme et le capitalisme dans l’histoire.

Théâtre engagé

Arnaud Meunier, à l’origine du projet et de la rencontre entre Hirata et Vinaver, signe une mise en scène menée tambour battant qui sans être révolutionnaire n’en demeure pas moins efficace. Un plateau presque vide –aucun signe ostentatoire, même japonais- sur lequel une distribution homogène, toujours juste, s’en donne à cœur joie. Une distribution franco/japonaise, où chacun parle sa langue mais qui n’hésite pas non plus à parler celle de l’autre. On force parfois le trait, on vire de temps à autre à la farce mais ce n’est jamais caricatural. Des scènes sont de pur délice. Du brainstorming imposé par la nouvelle direction où chacun des cadres supérieurs, chevauchant la dernière des cuvettes de toilette créée, est amené à exprimer ce que cette situation évoque en lui, ou de l’hymne de l’entreprise chanté et chorégraphié en chœur, on ne résiste pas. Et sans vulgarité, jamais, pour un sujet qui pourrait amener la grossièreté. On ne peut pas parler d’élégance mais de franchise. Ce qui désamorce toute situation scabreuse. Si l’on rit de certaines situations il n’en demeure pas moins qu’elles sont sous-tendues d’une violence exacerbée qui ne tarde parfois pas à exploser, même de façon feutrée. Et c’est toute l’intelligence d’Arnaud Meunier de ne jamais occulter cette ambigüité. Des scènes basculent de façon brutale et nous laisse un goût amer. En cela, la ligne dramaturgique suivie par le metteur en scène est en adéquation avec son sujet. Il refuse tout effet ou transition et donne les faits bruts qui s’enchaînent cul par-dessus tête sans que nous n’ayons parfois le moindre répit. Il n’organise pas le chaos apparent mais à l’instar de Vinaver et de Hirata, il le rend compréhensible. Il y a dans cette aventure un engagement sincère pour un théâtre politique qui met au centre la condition humaine dans ce qu’elle peut avoir de terrible en elle. C’est un pari osé aujourd’hui et réussi.

Tori No Tobu Takasa
D’après : Par-dessus bord de Michel Vinaver
Mise en scène : Arnaud Meunier
Avec : Kotaro Shiga, Hiroshi Takahashi, Hiroshi Ota, Kenji Yamauchi, Hideki Nagai, Akiko Ishibashi, Ruriko Temmyo, Hiroko Matsuda, Tomohito Hatanaka, Tadashi Otake, Reiko Tahara, Yoko Hirata, Hiroshi Otsuka, Elsa Imbert, Moanda Daddy Kamono, Philippe Durand, Nathalie Matter, Makoto Adashi, Takado, Yamamura, Maika Sawaï, Subaru Temmyo
Adaptation et collaboration artistique : Oriza Hirata
Traduction : Michel Vinaver
Avec la participation de : Rose-Marie Makino
Dramaturgie : Simon Chemana
Assistants à la mise en scène : Thierry Vu Huu, Kazuhiro Nishimura, Tomohito Hatanaka et Nathalie Matter
Scénographie et costumes : Camille Duchemin
Création lumières et régie générale : Fréderic Gourdin
Création son : Benjamin Jaussaud
Chorégraphie : Momoko Shiraga
Paroles des chansons : Oriza Hirata
Arrangements : Nobuya Tadano
Réalisation du clip publicitaire : Koji Fukada

Du 15 au 20 février 2010

Théâtre des Abbesses
31 rue des Abbesses, 75018 Paris
www.theatredelavile-paris.com

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