Critiques // « Nelken » une pièce de Pina Bausch, au théâtre du Châtelet (en partenariat avec le Théâtre de la Ville)

« Nelken » une pièce de Pina Bausch, au théâtre du Châtelet (en partenariat avec le Théâtre de la Ville)

Mai 13, 2015 | Commentaires fermés sur « Nelken » une pièce de Pina Bausch, au théâtre du Châtelet (en partenariat avec le Théâtre de la Ville)

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

urlUn immense champ d’œillets qui poudroient sous la lumière et se perd au lointain. Cette beauté n’est qu’un leurre. C’est piétiné, foulé au pied par les danseurs qu’ils prennent tout leur sens. « Nelken » de Pina Bausch c’est une tragédie contemporaine. La nôtre. Les rondes, les jeux d’enfant ne sont que les prémisses, la répétition de la violence future des adultes. Bientôt les caresses claquent comme des gifles. Les hommes fragilisés, une robe de satin ou de soie jetée sur leur dos, empêtrés de leur féminité mise à nue, sont perdus, se jettent dans le vide, dansent à marche forcée jusqu’à épuisement. Ou frappent encore et encore. Les femmes éperdues sur leurs talons hauts, au sourire tranchant, mènent le bal des illusions perdues. Guerrières et rebelles, vaincues et soumises tout à la fois. Et quand on parle d’amour, même fêlé, c’est la cohue, une course empêtrée, une danse folle, échevelée. Une danse de vie. Mais rien au final ne parvient à masquer la violence, les rapports de domination et de soumission sous le jeu de la séduction volontaire. « Nelken » est aussi une pièce sur le politique. Où pour obtenir un passeport il suffit de faire la chèvre ou le chien et d’aboyer. Des chiens, il y en a aussi, féroces, qui aboient et gardent étrangement et de sinistre mémoire ce c(h)amp d’œillets ou de bataille, on ne sait plus, où les danseurs folâtrent, s’ébattent et se débattent, se font la guerre avec une innocence feinte, dansent et jouent une comédie humaine faite de faux semblant qui masque à peine la tragédie qui se noue, terrible et souterraine, cette guerre des sexes exacerbée qui n’en finit plus et ce monde en déliquescence qui s’effondre sur lui-même. Et pourtant non, tout n’est pas noir sous le rose pâle des œillets bientôt flétris. Il suffit d’un simple geste, ouvrir les bras et s’enlacer, faire danser ses doigts, langage des signes, sur The Man I love, pour frissonner, être ému à en pleurer comme pleurent les danseurs entre deux baisers et deux gifles, à ne plus savoir qui de la caresse ou du coup fait jaillir les larmes. C’est une farandole joyeuse sur les saisons que trois ou quatre gestes à peine dessinent. Ce sont les pas délicats, embarrassés de tant d’œillets, d’une danseuse aux jambes interminables, au torse nu qu’un accordéon couvre avec pudeur. Ce sont ces rengaines grésillant d’avoir été mainte fois entendues… Ces images là on les connaît toutes, mille fois évoquées et vues, comme ces farandoles serpentines et ludiques, joyeuses, qui consolent de la douleur et de la violence des images évoquées. Nul n’a remarqué sans doute ces œillets piétinés, arrachés, que Pina Bausch rêvait de consoler. Pina Bausch était une vigie noire, attentive et lucide, au regard aigu et tendre sur notre monde ébranlé, fragile. Visionnaire sans prophétie qui, on le découvre avec stupéfaction, annonçait notre tragédie contemporaine laquelle déjà prenait profondément racine dans le siècle finissant où « Nelken » fut créé, 1982. C’était hier et c’est aujourd’hui. Et au sortir de ce chef-d’œuvre qui nous ébranlent encore, nous laisse pantelant, au souvenir de ces œillets ravagés, de cette danse désespérante et terriblement joyeuse, nous revient cette injonction de Pina Bausch : « dansez, dansez, sinon nous sommes perdus. »

« Nelken » mise en scène et chorégraphie de Pina Bausch
Décors de Peter Pabst
Costumes, Mario Cito
Dramaturgie, Raimund Hogue
Collaboration, Matthias Burkert, Hans Pop
Avec les danseurs du Tanztheater Wuppertal :
Regina Advento, Pablo Aran Gimeno, Andrey Berezin, Ales Cucek, Clementine Deluy, Cagdas Ermis, Ruth Amarante, Scott Jennings, Daphnis Kokkinos, Eddie Martinez, Thusnelda Mercy, Cristiana Morganti, Breanna O’Mara, Franco Schmidt, Julie Shanahan, Julie Anne Stanzak, Michael Strecker, Fernando Suels Mendoza, Aida Vainieri, Anna Wehsarg, Paul While, Ophelia Young, Tsai-Chin Yu
Cascadeurs, Bodo Haack, Jürgen Klein, Heindrik Mohr, Robert Schenker
Directeur artistique, Lütz Förster
Direction des répétitions et collaboration, Barbara Kauffman et Dominique Mercy
Direction technique, Jörg Ramershoven
Direction lumières, fernando Jacon
Assistant lumières, Jo Verlei, Kerstin Hardt (invitée)
Son, Andreas Eisenschneider, Karsten Fischer
Régie, Andreas Deutz
Techniciens plateau, Dietrich Röder et Martin Winterscheidt
Accessoiristes-merchandising, Arnulf Eicholz
Habilleurs, Harald Boll, Sylvia Franco et Andreas Maier
Directeur de ballet (invité), Andrey Klemm

Théâtre du Châtelet
1, place du Châtelet
75001 Paris
Du 12 au 17 mai 2015
Du lundi au samedi à 20h. Le dimanche 17 mai à 16h

Réservations :
Théâtre du Châtelet
01 40 28 28 40
www.chatelet-theatre.com

Théâtre de la Ville
01 42 74 22 77
www.theatredelaville.com

Be Sociable, Share!

comment closed