À l'affiche, Critiques // Mélancolie(s), création et adaptation collective à partir des Trois sœurs et d’Ivanov, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, Collectif In Vitro, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Mélancolie(s), création et adaptation collective à partir des Trois sœurs et d’Ivanov, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, Collectif In Vitro, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Déc 06, 2017 | Commentaires fermés sur Mélancolie(s), création et adaptation collective à partir des Trois sœurs et d’Ivanov, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet, Collectif In Vitro, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

© Simon Gosselin

 

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

Tchekhov, Les trois sœurs, Ivanov, Julie Deliquet, une réussite. Mais comment fait-elle Julie Deliquet pour ainsi fouailler avec tant de bonheur et de justesse notre histoire contemporaine, mettre à nu, disséquer l’héritage complexe d’une génération bousculée, en quête de sens des années 1970 à nos jours ? Nous l’avions pressentie et écrit déjà lors de sa mise en scène exploratoire et jubilatoire de cette génération-là, remontant à la source, avec La Noce chez les petits bourgeois de Berthold Brecht, Derniers remords avant l’oublie de Jean-Luc Lagarce et Nous sommes seuls maintenant, création collective, trois œuvres réunies en un triptyque brûlant pour un constat doux amer envers une société en pleine mutation idéologique. Ici en fusionnant avec succès deux pièces de Tchekhov, improvisant avec brio autour d’elles comme un canevas, un fil rouge, elle concentre cette thématique, en extrait sans doute plus qu’auparavant le suc, disséquant le cœur battant de l’œuvre, s’appropriant les thèmes de Tchekhov pour répondre aux questions posées sur une génération perdue, la nôtre, qui traversent aussi ces deux œuvres. Avec Tchekhov, Julie Deliquet et ses comédiens ont sans doute trouvé là le terrain propice, voire la conclusion, sinon une formidable ouverture, pour explorer encore, aller plus loin dans cette thématique sensible. Tchekhov et ses personnages mélancoliques certes mais dont le regard lucide sur leur condition, leur vie devenue étriquée, n’empêche pas les rêves, les espoirs, au risque de l’échec et de la désillusion. Une quête du bonheur illusoire où comme il est si justement dit ici « Le bonheur n’existe pas, on ne fait que le désirer. » Et c’est justement ce désir incandescent et le désenchantement amer en corollaire qui est magistralement « improvisé ». C’est Nicolas, l’écho contemporain d’Ivanov, qui porte cette charge lourde, d’incarner ce malaise générationnel, figure emblématique d’une mélancolie bientôt mortifère et de l’échec, entraînant avec lui la communauté qui l’avait accueilli avant de la faire éclater. On retrouve ici et là des fragments de Tchekhov mais plus que la lettre c’est l’esprit qui domine avec force. Le collectif In Vitro désacralise le texte sans le dévitaliser et cette trahison volontaire est une formidable traduction, une relecture pertinente qui bouscule l’œuvre et l’inscrit dans une modernité foudroyante. Le souffle singulier de Tchekhov est bien là et sur le plateau c’est un formidable moment de vie qui vous aspire et vous bouleverse net. Il y a là quelque chose d’incroyablement, profondément vivant et de troublant. Autour de cette table, emblématique du travail de Julie Deliquet, le destin de ces personnages et de leur petite vie qui les broient prend des allures d’épopée intime, autrement dit universel, où la parole circule et se bouscule, fuse et mord, les silences étouffent, les corps se fracassent, se cherchent et se fuient. On boit, on se soule, on s’engueule, on se déchire, on se réconcilie, on se marie, on meurt. On se suicide. Oui, Tchekhov est bien présent sur le plateau par cette vérité, cette réalité des personnages empêtrés dans leur vie, tragiquement humains, terriblement humains, simplement humain. Julie Deliquet et ses comédiens, tous, absolument tous formidables de lucidité et de fragilité, de solitude et de mystère, de mélancolie abrupte, d’impuissance et de fatigue, mettent à nu les personnages, ces héritiers démunis et sans idéaux des enfants désemparés de 68, les dissèquent, couche après couche, se les approprient avec intelligence et les défendent jusque dans leur contradiction irrépressible avec une énergie vibrante et communicative. Une énergie tendue, tenue, mettant sous tension la pièce avant que d’éclater. On touche là à quelque chose de rare où la frontière entre le théâtre et la réalité est si ténue qu’elle nous trouble. C’est là la grande force de ce collectif, une cohésion sans faille autour d’un projet commun défendu avec conviction et cette énergie exacerbée ici par les conflits qui traversent chacun des personnages. Dont le destin se fracasse par impuissance, vieux au mitan de leur vie, dans un monde qui bascule vers l’inconnu, devenu profondément âpre et individualiste. Tout cela fait de Mélancolie(s) une réussite, un moment de théâtre rare et sensible, parce que cet étrange et paradoxal palimpseste qui ne cache rien de son support initial tout en affirmant avec éclat son écriture propre frappe par sa justesse sans complaisance, une vision sans concession d’une génération sacrifiée, remet l’humain au centre d’un projet porté magnifiquement par l’engagement total des acteurs, une mise en scène fluide qui a l’élégance de s’effacer pour projeter en avant ses personnages, les regarder se débattre, se battre, sans jugement aucun. C’est tout simplement poignant.

 

Mélancolie(s), création et adaptation collective à partir des Trois sœurs et d’Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet

Avec Julie André, Gwendal Anglade, Eric Charon, Aleksandra De Cizancourt, Olivia Faliez, Magalie Godenaire, Agnes Ramy, David Seigneur

Lumières  Jean-Pierre Michel, Laura Sueur
Costumes  Julie Scolbetzine
Musique  Mathieu Boccaren
Film  Pascale Fournier
Régie générale  Laura Sueur

Du 29 novembre au 22 décembre 2017 et du 8 au 12 janvier 2018
A 21h, relâche les dimanches

Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
75011 Paris

Réservations 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Tournée :
Du 16 au 20 janvier 2018 Théâtre Romain Rolland, Villejuif
Le 10 février la scène Watteau, Nogent-sur-Marne
Le 22 février le Rayon Vert, St Valery-en-Caux
Le 2 mars, Théâtre Théo Argence, Saint Priest
Le 6 et 7 mars La comédie de Valence
Le 16 mars Théâtre de Suresne-Jean Vilar
Du 22 au 23 mars CDN Orléans/Loiret/Centre
Le 27 mars Théâtre des 3 Pierrots, Saint Cloud
Du 4 au 5 avril Théâtre Joliette-Minoterie, Marseille
Le 4 mai Théâtre du Vellein, Villefontaine

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