Critiques // Critique • « Médéa », une création danse butô de Carlotta Ikeda

Critique • « Médéa », une création danse butô de Carlotta Ikeda

Fév 01, 2011 | Aucun commentaire sur Critique • « Médéa », une création danse butô de Carlotta Ikeda

Critique de Denis Sanglard

Elle surgit de l’ombre, hiératique, lente.
Stupéfiante apparition fantomale qui se matérialise sous nos yeux.

Carlotta Ikeda nous revient qui danse sur un texte inédit de Pascal Quignard, lu par l’auteur en prologue. Solo à deux, variation sur « Médée » d’après Euripide, histoire mythique d’une passion dévastatrice, c‘est une double vision du personnage qui nous est donnée. Carlotta Ikeda, immense figure du butô, installée à Bordeaux avec sa compagnie Ariadone et qui depuis plus de vingt ans égrène le paysage de la danse contemporaine de créations insensées, hypnotiques, d’une puissance inouïe. Le butô, danse des ténèbres, qui transporte avec lui tant de clichés… Carlotta Ikeda fait exploser tout se fatras imbécile d’images éculées sur cette danse. Comme Ko Morobushi il y a peu. Elle démontre que le butô est au-delà de la danse elle-même, à chercher au-delà du butô. « Médéa » pourrait être un manifeste somptueux pour une réhabilitation de cette danse toujours en avance, en mouvement, jamais figée dans son Histoire. Une danse que chacun s’approprie puisque chacun porte en soi son propre butô. Il n’y a pas un butô mais autant de butô que de danseurs. Voilà sa force et sa faiblesse. C’est la grande leçon de cette création.

© Lot

Ce qui danse chez Carlotta Ikeda est à l’intérieur. Le moindre mouvement, le moindre tressaillement, le moindre souffle, prend une ampleur insoupçonné. Sa danse est dans les interstices, dans ce qui ne se voit pas. Elle est intérieure, contenue. Implosive, sa Médée est un volcan de glace prêt à rompre. Jamais dans les fureurs attendues et convenues mais toute de tension tressaillante. Chaque pas, chaque glissement, chaque affleurement est d’une puissance telle que la révolte de Médée semble tout entière contenu dans ce corps hurlant comme un longue plainte muette, une rage sauvage, incandescent et terriblement calme. Puisant aussi bien dans le nô ou le kyogen par un subtil jeu avec les manches d’eau de son costume que dans la danse contemporaine occidentale par des pliés insensés de lenteur, sa Médée devient une figure tutélaire, universelle. Médée fille du Temps est hors du temps à l’image de ce soleil suspendu, horloge aux aiguilles figées. Ici le temps est ralenti, le rythme de la représentation est tout entier méditatif. C’est le temps d’une éclipse, où tout n’est qu’attente. Un entre-deux entre ténèbres et lumière. Avant que Médée ne se dépouille de ses vêtements qui l’engonçaient comme une peau morte, une gangue, l’étouffait, et s’élève, droite comme un flambeau. Stupéfiante métamorphose d’une rage qui se mue en révolte où la barbare redevient la colchidienne, la magicienne infanticide, ultime sacrifice qui lui redonne sa place légitime. Nous sommes dans la stupéfaction, cramé par cette danse, qui est plus que danse, et ne peut laisser indifférent.
À soixante-dix ans, Carlotta Ikeda est loin d’avoir épuisé toute les ressources de son art qu’elle porte ici a son summum. Le dépouillement vers lequel elle tend de plus en plus, cette épure, cette porte ouverte vers le néant auquel elle aspire, fait s’engouffrer toute l’humanité dans une danse qui dépasse le simple particulier pour atteindre une portée plus générale.

Médéa
Chorégraphie et interprétation : Carlotta Ikeda
Texte : Pascal Quignard
Conseiller artistique : Stéphane Vérité
Musique : Alain Mahé
Création lumière : Eric Blosse
Régie générale : Laurent Rieuf

www.faitsdhiver.com

Le 19 mai 2011 au Triangle de Rennes dans le cadre du Festival Agitato

Du 7 au 19 février 2012
Théâtre Paris-Villette
Parc de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris 19e
Métro Porte de Pantin – Réservations 01 40 03 72 23
www.theatre-paris-villette.com

Be Sociable, Share!

Répondre

You must be Logged in to post comment.