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Le Relèvement de l’Occident : blancrougenoir, par la Compagnie de Koe, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Déc 13, 2016 | Commentaires fermés sur Le Relèvement de l’Occident : blancrougenoir, par la Compagnie de Koe, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

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© Koen Bros

On sort un peu déstabilisé mais diablement euphorique du Théâtre de la Bastille où pendant quatre heures, qu’on ne voit guère passer, sévissent trois hurluberlus de la compagnie De Koe. Proche de tg Stan par son esprit singulier et sa façon unique d’occuper un plateau et avec laquelle elle a déjà collaboré pour des créations originales et marquantes (My dinner with André, Onomatopée). Un humour belge à froid, pince-sans-rire, quelque peu surréaliste, où le non-sens pimente la philosophie la plus pointue, le trivial l’ambition la plus haute, l’absurde la logique la plus dingue. Ou à peu près et réciproquement. Dernier opus, Le relèvement de l’occident dont le titre porte en soi tout un programme, comme un pari audacieux et téméraire, ne déroge pas à la règle qui semble être en roue libre, partir en vrille souvent, quoique, c’est très malin, parfaitement maîtrisé… Trois couleurs, blanc rouge et noir, comme autant de chapitres pour en entendre des vertes et des pas mûres. Blanc pour questionner le début, ce qui précède cette création. Le pourquoi de la chose. C’est aussi une hilarante plongée dans la jeunesse de ces trois olibrius sérieux comme des papes (Natali Broods, Peter Van den Edee, Willem de Wolf). Bref, le temps de l’innocence, des premières fois et des cuisines encastrées. Rouge comme la passion, l’amour et l’excès. Ou comment revisiter la vie d’Elizabeth Taylor et Richard Burton qui en connaissaient un sacré rayon entre alcool, drogue et sexe. En profiter pour plagier l’air de rien La Chatte sur un toit brûlant et puisqu’il s’agit d’amour fou, rejouer Cléopâtre avec trois fois rien et pas mal d’audace. Et tout ça imbibé d’alcool jusqu’à la moelle, scène de beuverie extraordinaire et totalement loufoque. C’est explosif, grandiose et superbement catastrophique… Façon aussi en passant, par un effet de miroir ironique, d’égratigner notre société où règne désormais la « peopolisation » outrancière et vulgaire. Nous avons les icônes que nous méritons. Ca n’était sans doute pas mieux avec nos deux stars holywoodiennes mais au moins ça avait de la classe même dans la surenchère…Noir enfin pour un panorama, on ne rigole plus, croit-on, de notre occident malade. Un historique philosophico-historico-artistique des grands courants de pensées qui façonnèrent l’Europe du moyen-âge optimiste au 19ème pessimiste. Et tenter de comprendre ce revirement qui commença avec la renaissance et que le carré noir de Malevitch à l’aube de la grande guerre de 14 résume et achève. C’est très érudit, il n’y manque pas un philosophe, un courant artistique, un réformateur religieux. Ca défile aussi vite que le prompteur face à nous qui évite de nous y perdre comme, avoue-t-elle, est perdue Natali Broods qui ne comprend pas tout non plus et à ce titre se dispense d’en rajouter. Nous n’en rajouterons pas non plus. Soit, mais c’est sans compter sur l’oubli de « la guerre iconoclaste », chapitre très important semble-t-il pour Peter Van den Edee, qui va provoquer chez nos trois acteurs une crise d’égo et faire exploser provisoirement une si belle harmonie dans un règlement de compte inattendu et totalement jubilatoire. Car c’est bien là le sel et le poivre de cette création hybride où l’on parle autant de Lady Gaga, de peinture, de cuisines encastrables, de premiers émois amoureux, d’oiseaux exotiques et de chats, de John Galliano, de vestes blanches…on digresse souvent, on se perd toujours, on va loin et on revient par miracle sur ses pieds, on se chamaille sévère ou à fleuret moucheté. On slame aussi. Surtout on reste soi même tout en jouant, quitte à ne plus jouer du tout, à moins que l’on joue à être soi même. Car jouer, au final, c’est un peu ça aussi. C’est également la formidable marque de fabrique de cette compagnie d’être toujours dans un entre deux troublant, entre théâtre et vie personnelle. Ces trois là sont des as de la transgression, de la divagation, qui n’oublient jamais le public pris ainsi à témoin, parfois à partie, puisque de quatrième mur il n’en est jamais question. C’est très drôle, c’est très malin et très intelligent. C’est du cent pour cent belge pour cette autodérision salutaire et cette pertinence, cette impertinence qui ici nous fait découvrir l’humanité par le petit bout de la lorgnette, entre la grande Histoire, guerre iconoclaste ou pas, et la petite qui fait s’épater d’une cuisine encastrée et s’offusquer des paroles d’une chanson de Lady Gaga, symptôme d’un délitement culturel flagrant. C’est ce frottement entre l’épopée de notre quotidien confrontée à la marche de l’Histoire, un frottement désormais sans étincelle, que la compagnie de Koe met en scène avec brio et beaucoup, beaucoup d’humour. Le relèvement de l’occident tient sans aucun doute de l’utopie mais avec un regard acéré et ironique, un constat lucide et mordant. D’ailleurs et comme il est souligné dans le spectacle, Utopia venant de noir, la boucle est bouclée, l’horizon bouché, un vrai trou noir. Pas certain que l’occident se relève après un tel spectacle mais comme le promet la compagnie de Koe  » tout va s’arranger », et citant Tchekhov, « dans 100 ans tout ira mieux ». Oui, enfin nous avions le droit d’espérer. Et de rêver à autre chose qu’une cuisine encastrée…

Le Relèvement de l’Occident
Texte, mise en scène et conception Natali Broods, Willem de Wolf, Peter Van den Edee
Création lumières Bram de Vreese
Création son Pol Geusens

Avec Natalie Broods, Willem de Wolf, Peter Van den Edee

Du 6 au 17 décembre 2016 à 19h30
dimanche à 17h, relâche les 9 et 14 décembre

Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
75011 Paris
Réservations 01 43 57 42 14
www.theâtre-bastille.com

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