À l'affiche, Critiques // La nonne sanglante, opéra de Charles Gounod, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, direction musicale de Laurence Equilbey, mise en scène de David Bobée, à l’Opéra-Comique

La nonne sanglante, opéra de Charles Gounod, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, direction musicale de Laurence Equilbey, mise en scène de David Bobée, à l’Opéra-Comique

Juin 08, 2018 | Commentaires fermés sur La nonne sanglante, opéra de Charles Gounod, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, direction musicale de Laurence Equilbey, mise en scène de David Bobée, à l’Opéra-Comique

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

 © Pierre Grosbois

Imagine-t-on un tel triomphe ? Une marée de têtes chenues, peu enclines en ces lieux aux flatteries, renversées par un opéra aux antipodes sans doute de leurs goûts ordinaires et qui à chaque air, y compris ceux du chœur, applaudissent à tout rompre, demandent à bisser. Qui aurait pensé qu’un opéra au sujet gothique et ténébreux, du Victor Hugo romantique au petit pied  matinée de Walt Disney cul-cul – on peut le dire- pour le livret, bouleverserait un tel public ? Transi par la musique de Charles Gounod, par une direction musicale brillante, une mise en scène subtile, des chanteurs heureux, cela à son importance, musicalement de haut niveau et acteur talentueux. La Nonne sanglante dirigé dans la fosse par Laurence Equilbey et mise en scène sur le plateau par le ludion David Bobée. Lequel pour la seconde fois, après the Rake’s progress, aborde le rivage difficile de l’opéra. C’est peu dire que le pari est réussi. Le public est littéralement soufflé par l’intelligence de cette mise en scène dépouillée et noire qui se refuse au grand guignol, lorgne avec malice du côté des cauchemars de la Hammer, et vous rend votre âme d’enfant pétochard. Pas de pyrotechnie mais ombre et brouillard entre chien et loup, un plateau glacé de carreaux noirs qui noient, embrument les reflets, de hauts murs carbonisés qui renvoient aux enfers. Même minimalisme heureux dans la direction des acteurs/chanteurs. Rien de superflus, rien de trop. Mieux même,  se refusant à remplir absolument les tunnels des grands airs d’effets inutiles. Aidé en cela par la présence inouïe de chanteurs d’exception. A l’exemple de Michael Spyres dans le rôle-titre de Rodolphe. Le chant innerve, commande son jeu totalement habité. Pas de gestes inutiles, ces fameux tics et clichés, gestes mécaniques qui font flores dans l’opéra, mais quelque chose qui vient des tripes, de vital, qui le clou quasiment sur place et nous avec. David Bobée sans jamais s‘effacer laisse toute la place au chant et à la musique qu’il épouse dans ses moindres variations, ne lâchant rien, ne relâchant rien. Le fantastique nait tout à la fois de ce dépouillement monacal volontaire et de cette tension musicale qu’en sa fosse, tels les enfers, Laurence Equilbey maintient avec brio. Une musique qui donne à chaque tableau sa couleur, sa résonnance. A chaque personnage son espace mental. Entre David Bobée et Laurence Equilbey c’est un véritable duo qui se répond avec un équilibre et une intelligence rare. Une véritable et fascinante symbiose tout entière au service d’une œuvre complexe qu’il délabyrinthe avec audace et sans jamais la dénaturer, la mettre absolument au goût du jour. En respectant la dramaturgie tant musicale que dramaturgique, lui retirant et évitant les scories opératiques, voire les clichés,  pour en extraire tout le sel, il lui donne et rende toute son originalité. Et puis il y a quelque chose de rare à voir un chœur, Accentus dirigé par Christophe Grapperon, mis en scène comme un véritable acteur et non comme une rangée de colonnes lourdes et inamovibles. Bluffé sommes-nous ainsi par cette première image d’une bataille rangée, réglée comme un ballet, avec une précision horlogère, qui commence au ralenti, tel un tableau de Paolo Uccello se mettant en branle, ou encore une fresque historique dix-neuvième siècle, avant d’atteindre son acmé et de rejoindre Game of Thrones. Pas de chaos, pas de confusion. C’est d’une grande fluidité, une grande clarté et c’est confondant de vérité. Plus loin armée de spectres blafards sans visage, là kermesse de mariage bientôt dionysiaque, ici banquet funeste, ou encore bande de reîtres assassins. David Bobée lui donne une vraie identité, un vrai rôle dramatique qu’exhausse le chant. Les chanteurs excellent dans leur partition et leur rôle. Sans la surenchère propre à l’opéra. David Bobée les dirige au cordeau sans qu’ils rechignent. Ils embrassent la mise en scène et leur personnage avec une fougue et un bonheur évident. Là aussi la sobriété est de mise au service d’une vérité dépouillée de fards et d’effets toc. Michael Spyres emporte la salle par son chant magnétique qui fait fi des difficultés d’une partition pourtant ardue. Un jeu d’acteur tout en finesse qui donne le tournis, le frisson et vous bouleverse par sa large palette. Un jeu physique tant tout passe par ce corps que le chant semble envahir comme vous envahissent des émotions vitales et fatales et qui ordonnent sentiments et mouvements dans un même élan. Vannina Santoni, Agnès, est une partenaire de même intensité, de même engagement, tant vocale que scénique. Leurs chants fusionnent dans une dispute finale éblouissante qui laisse un public pantois.  Marion Lebègue est une nonne sanglante au glamour, à la sensualité spectrale, un personnage tout droit sorti de la Hammer, à la voix puissante, au jeu expressif. Là encore l’habileté de David Bobée est de ne jamais en montrer plus que ça. Ce qui aurait pu être un personnage gore est une créature qu’Hitchcock n’aurait pas renié, fatale et glacée que soulignent les timbales qui résonnent à chacune de ses apparitions. Jérôme Boutillier, le comte de Luddorf, qui reprenait au pied levé le rôle, en moins de 24 h, un vrai miracle, fait preuve lui aussi outre d’une voix sans faille d’un talent dramatique certain. Et dans toute cette horreur et cette terreur noire il faut bien un peu d’humour. Jodie Devos, rôle travesti d’Arthur, apportait une gouaille et une présence pleine d’humour de sa voix claire et mélodieuse. La nonne sanglante, sortie désormais de son purgatoire musicale, n’a pas fini de hanter nos mémoires et de bruisser dans les couloirs et les coulisses de l’Opéra-Comique.

La nonne sanglante de Charles Gounod
Livret Eugène Scribe et Germain Delavigne
Direction musicale Laurence Equilbey
Mise en scène David Bobée
Dramaturgie David Bobée et Laurence Equilbey
Collaboration artistique Corinne Meyniel
Décors David Bobée et Aurélie Lemaignen
Costumes Alain Blanchot
Lumières Stéphane Babi Aubert
Vidéo José Gherrack
Recherches dramaturgiques Anaëlle Leibovits Quenehen et Catherine Dewitt
Assistant musical et chef de chœur Christophe Grapperon
Assistante costumes Camille lamy
Chef de chant Nicolaï Maslenko
Avec Michael Spyres, Vannina Santoni, Marion lebègue, Jérôme Boutillier, Jodie devos, Jean Teitgen, Luc-Bertin-Hugault, Enguerrand de Hys, Olivia Doray, Pierre Antoine Chaumien*, Julien Neyer*, Vincent Eveno*
Danseurs Stanislas Briche, Arnaud Chéron, Simon Frenay, Florent Mahoukou,Papythio Matoudidi, Marius Moguiba
Chœur Accentus
*Membre d’Accentus

2,4,6,8,12 et 14 juin 2018 à 20h
10 juin 2018 à 15h

Opera-Comique
1 place boildieu
75002 Paris
Réservations 0825 01 01 23
Opera-comique.com

 

 

 

 

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