À l'affiche, Critiques // Change me, d’après Ovide, Isaac de Benserade, et la vie de Brandon Teena, mise en scène de Camille Bernon et Simon Bourgade, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes

Change me, d’après Ovide, Isaac de Benserade, et la vie de Brandon Teena, mise en scène de Camille Bernon et Simon Bourgade, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes

Mai 28, 2018 | Commentaires fermés sur Change me, d’après Ovide, Isaac de Benserade, et la vie de Brandon Teena, mise en scène de Camille Bernon et Simon Bourgade, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes

fff article de Denis Sanglard

 © Benjamin Porée

Voilà une création qui vous bastonne salement, réussie, sans voyeurisme, crue et violente, sur un sujet ô combien casse-gueule, traité ici avec une vérité, une acuité, une justesse remarquable: La trans-identité. Mon sexe n’est pas mon genre clame Axel, garçon né fille à qui tragiquement on réassigne par le viol et le meurtre son identité biologique. Camille Bernon et Simon Bourgade signe un thriller glaçant, implacable, réflexion contemporaine sur un sujet qui écorche encore la socièté et fait débat dont la transphobie est le symptome tragique. L’intelligence de ces deux metteurs en scène est d’avoir au fait-divers, dont la référence est l’affaire Brandon Teena, associé Ovide et Isaac de Benserade. Brandon Teena violé et assassiné froidement en 1993 après la révélation de son identité. Ovide et la métamorphose d’Iphis élevé en garçon, épris de la jeune Iante, à qui les dieux accordent au jour de son mariage le sexe conforme à ses voeux. Moins connu Isaac de Benserade lequel reprend, en 1630, le mythe d’Ovide à cette différence que le mariage est consommé avant la métamorphose. C’est d’ailleurs dans cette création, par la reprise de cet extrait de Benserade, une des plus belles et des plus délicates scènes avant que ne se déchaîne la violence. Associant donc le fait divers au mythe, Brendon Teena accède à la mythologie contemporaine dont il devient une des figures tragiques exemplaires. En Axel tambourinent ces voix lointaines et proches que résume encore Isaac de Benserade et qui dans la bouche d’Axel bouleverse et vous renverse net, « je voudrais que l’on croit ce que je suis ». C’est cette difficulté à être, à s’affirmer au sein d’une communauté patriarcale, hétéronormée, normative et répressive, et son échec absolu que Camille Bernon et Simon Bourgade mettent en scène avec beaucoup d’intelligence  et sans fard. Axel est le monstre et le scandale sur lequel se cristallise la peur, le rejet de la différence, révélateur de l’inconscient d’une socièté où doit règner la norme et particulièrement la norme sexuelle qui assigne à chacun son rôle et son sexe. Il devient donc la bête à abattre. Une violence sociale et sexuelle, les deux lièes, institutionalisée dont le viol est la culture. A Brandon ses potes, bientôt ses bourreaux, se considérant comme de vrais mâles,  lui expliquent comment baiser une fille… L’enregistrement de la déposition de Brandon Teena après son viol, intégré dans la mise en scène, est un moment à frémir. Les questions du shérif se déplaçant très vite sur la transidentité de Brandon et donc sa culpabilité, voir sa responsabilité dans ce viol. Et la mère dépassée, intolérante, qui regrette sa fille ne voulant pas reconnaître ce garçon qui dans la salle de bain, rituel d’une métamorphose obligée, se bande les seins, se rase une barbe inexistante et se tond les cheveux. La mère qui se défend de cette volonté d’Axel et utilise un discours psychiatrique reprenant le terme de « disphorie de genre ». Son enfant est donc malade, voilà qui expliquerait tout, un placébo devant cette incompréhension, son refus d’accepter… Camille Bernon et Simon Bourgade signent une mise en scène âpre et sans concession, dans une volonté de réalisme brut et sans didactisme. Une mise en scène tendue, serrée jusqu’à la rupture, jusqu’au drame dans un huis-clos étouffant. Mais dans cette tragédie qui s’annonce et provoque d’emblée le malaise quelques moments de ruptures impromptus, de poèsie. La première et l’unique nuit d’amour entre Brandon et Lena, et la révélation qui précéde et provoque le drame. Là, les deux metteurs en scène ont eu cette intuition géniale de glisser le dialogue, superbe langue précieuse du dix-septième siècle, d’Isaac de Benserade entre Iphis et Iante. C’est tout soudain dans la vulgarité et la bouffonerie alcoolisée qui précédait un pur moment de grâce et d’émotion. Un instant suspendu gracile, fragile et d’une beauté qui vous fauche, vous renverse avant que tout ne bascule dans l’horreur. Et cette fin, étonnante et inattendue, qui voit Axel dans une transfiguration, au sens premier, rejoindre le mythe d’ Ovide, la métamorphose accomplie. Et cette création sensible et politique ne serait pas tout à fait la même sans les acteurs engagés,  immergés, dans cette aventure polémique. Ils sont tous formidables. Baptiste Chabauty et Mathieu Metral en jeunes adultes paumés, vulgaires, troublant, effrayants de vérité. Pauline Bolcatto au double rôle, celui de la mère dépassée tout aussi paumés que les autres, et de Stéphanie, soeur de Thomas, bimbo décérébrée, et Pauline Briand, Léna, celle par qui le drame arrive, touchante et perdue devant une vérité qui la dépasse. Et puis Camille Bernon, Axel, dont la composition est absolument confondante. Evitant le piège de la lesbienne butch, qui aurait été un total contre-sens, c’est, sans barguigner, un véritable petit gars. Et le trouble provoqué par sa transformation à vue s’éfface vite par la vérité de son personnage. Sans démonstration superflue, sans effet autre que la première scène qui voit le rituel journalier de la transformation, sans volonté de convaincre absolument, sans chercher la performance. Camille Bernon il est. Et ce que l’on ressent c’est bien la volonté de ces cinq là de défendre un projet audacieux, heureusement scandaleux, à l’heure où les questions de l’identité, du genre, secouent encore notre socièté malade et de plus en plus réactionnaire, aggripée aux oripaux patriarcaux en lambeaux.  Rien de neuf affirment ils, crânes, mais le résultat désastreux est bien là dans la violence intrasèque et ordinaire de la réponse.

 

Change me d’après Ovide, Isaac de Benserade et la vie de Brandon Teena
Mise en scène de Camille Bernon et Simon Bourgade
avec Camille Bernon, Pauline Bolcatto, Pauline Briand, Baptiste Chabauty, Mathieu Metral
Regard extérieur Mathilde Hug
Scènographie Benjamin Gabrié
Lumières Coralie Pacreau
Son Vassili Bertrand
Vidéo Raphaëlle Uriewicz

du 23 mai au 10 juin 2018
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route de Champs de Manoeuvre
75012 Paris
réservations 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr

 

 

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