Critiques // « Music-Hall » de Lagarce, mise en scène de Véronique Ros de la Grange, à la Manufacture des Abbesses

« Music-Hall » de Lagarce, mise en scène de Véronique Ros de la Grange, à la Manufacture des Abbesses

Mai 19, 2015 | Commentaires fermés sur « Music-Hall » de Lagarce, mise en scène de Véronique Ros de la Grange, à la Manufacture des Abbesses

ƒ article de Denis Sanglard

urlElle est là, vissée sur son tabouret. Narre sa vie, ses errances, de villes en villes, d’un théâtre l’autre, d’un cabaret l’autre. De salles en salles, de plus en plus minables, toujours et si possible à rentrer par le fond, à s’asseoir sur ce tabouret, après être rentrée lentement, escortée de ses deux boys, aujourd’hui disparus. Et devant ce rideau rose à paillettes, kitch, illusion d’une splendeur illusoire passée, elle ressasse, remâche, rabâche sans fin son naufrage…
Music-Hall de Jean-Luc Lagarce, c’est encore une fois cette écriture particulière, cette petite musique si aisément reconnaissable qui en fait un des auteurs les plus singuliers et des plus talentueux de sa génération, de celle fauchée en plein vol, des années sida. Comme Hervé Pierre avant lui, Jacques Michel s’empare du rôle de la fille. Mais où Hervé Pierre esquissait, demeurait dans le signe, se jouait avec humour de cette ambiguïté, Jacques Michel incarne sans recul cette fille à la dérive. On hésite entre le vieux travelo, celui de la chanson d’Aznavour – « comme ils disent » – et la vieille actrice, une Amarande en bout de course qui ne voudrait pas raccrocher. Une lecture au premier degré, sans la précieuse ironie de Lagarce, quelque peu troublante et qui brouille, au début du moins, l’appréhension du texte qui nous voit hésiter entre empathie et voyeurisme idiot. L’habit ne fait pas le travesti. Mais le talent de Jacques Michel est d’avoir saisi cette scansion singulière et de magnifiquement nous l’offrir. On sait combien cette langue est retorse, complexe sous sa simplicité apparente. Jacques Michel la saisit avec intelligence dans ses pleins et ses déliés. C’est par cette écriture, plus que par le jeu, que le rôle s’incarne. Et c’est sans doute cela, au-delà du personnage, que Véronique Ros de la Grange met en scène : la langue de Lagarce. Une mise en scène sans effet, réduite à sa plus juste expression, une mise en voix chuchotée. On regrettera sans doute les boys, le numéro 1 et le numéro 2, disparus du plateau, juste évoqués par la fille, et qui auraient pu apporter un contre-point dynamique. L’espace restreint, nul esquisse de pas, la fille rivée sur ce tabouret, collée au rideau rose à paillettes, devient ainsi un espace mental où s’exprime une voix touchante, un peu ridicule, comme une pensée obsédante, fragile et têtue, ténue. Une rengaine comme celle affectionnée par Jean-Luc Lagarce, celle que chante ici, et que l’on retrouve dans son œuvre comme un leitmotiv entêtant, Joséphine Baker. Qu’importe si la fin est ratée, trop explicite sans doute qui nous fait brutalement penser à la grande Zaza, celle de La cage aux follespar la faute d’un chapeau du plus mauvais goût.Alors même que nous avions oublié le travesti, la fille même, pour n’entendre qu’une complainte mezza-voce, celle d’une vie pathétique à tricher, d’une solitude à pleurer qui pourrait être la nôtre, et une langue superbement portée en sautoir.

(Photo de Rebecca Bowring et de Marc Vanappelgem)

Music-Hall
Texte Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Véronique Ros de la Grange
Son Alain Lamarche
Lumière Daniel Milovic
Maquillage/Coiffure Arnaud Buchs
Avec Jacques Michel

Jusqu’au 13 juin 2015
Du mercredi au samedi à 19h

La Manufacture des Abbesses
7, rue Véron – 75018 Paris
Réservations 01 42 33 42 03
www.manufacturedesabbesses.com

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