Tout est calme dans les hauteurs, jamais titre de Thomas Bernhard n’avait contenu autant d’acre ironie. Pourtant Jean-François Sivadier le prend au pied de la lettre et jusque dans la scénographie où sur le plateau tout respire le confort bourgeois et l’assurance intellectuelle. Un faux-nez que tout cela. Thomas Bernhard pulvérise très vite ces faux-semblant de pacotille. Moritz Meister auto proclamé « Le plus grand romancier de la seconde moitié du siècle » et sa femme Anne, laquelle a renoncé pour lui à une carrière de pianiste, reçoivent une doctorante, travaillant sur deux chapitres de la monumentale tétralogie du maître, le facteur, un reporter et l’éditeur de monsieur. Qui, admiratifs, n’en placeront quasiment pas une, ne pourront en placer une devant la loghorée de ce couple mystifiant par leur discours abrutissant leur entourage.
Thomas Bernhart débusque et dissèque implacablement l’imposture intellectuelle, la rhétorique et l’idéologie réactionnaire aux relents nauséabonds de xénophobie et d’antisémitisme sous le masque de l’écrivain populaire, ou se croit tel, admiré de tous, du pouvoir croit-il, surtout de lui-même et de sa femme. C’est l’archétype sans doute de celui que Thomas Bernhard détestait, l’écrivain Stiffer, « bavard insupportable » au « style négligé » dont la prose est « vague, impuissante et irresponsable, d’une sentimentalité et lourdeur petite-bourgeoise. » Stiffer en tête de turc qui apparait dans toute la détestation de Thomas Bernhard dans Maîtres anciens. Ici Moritz Meister et sa femme Anne soliloquent, pontifient, étouffent, asphyxient leurs interlocuteurs sous un discours volubile, égocentré et boursoufflé, puant de suffisance, ne cessant de s’auto-citer, où se bousculent, assénés comme vérités, poncifs et lieux communs, citations et aphorismes. C’est creux, c’est d’un vide abyssal, c’est vain, c’est du n’importe quoi et au final cela ne veut rien dire sinon faire surgir la figure de deux monstres, deux sales mystificateurs condamnés à parler, discourir sans fin, parce qu’ils n’ignorent pas la puissance du langage, de la parole, des mots, de leur érotisation même, pour masquer leur imposture intellectuelle et contrevenir à la vérité pour imposer la leur. Et l’on se dit brutalement que c’est d’une triste et brûlante actualité.

Et dans cette diarrhée verbeuse, son aigreur mesquine sous-jacente, remonte, parfaitement lissés et sous une courtoisie et une politesse bourgeoise infecte, les remugles d’une idéologie peu ragoutante ; paradoxalement c’est bien cette appropriation du discours et son emballement, l’ivresse et l’aveuglement qu’il provoque en eux, qui les dénonce plus surement. Il faut entendre ce qui se dit là et se joue, incidemment et l’air de rien, entre les plats servis et desservis. S’en est fini de rire de ces deux clowns réfugiés dans les Préalpes bavaroises, occupant une vaste villa, un bien juif saisi, « mais ne serait-ce pas de leur faute aussi ? Ne seraient-ils pas responsables ? ». Cet antisémitisme tranquille, dit entre deux bouchées de salade, le plus naturellement, vous tombe dessus sans crier gare. Dans la salle, c’est la sidération. Thomas Bernhard sans prendre de gant montre là combien il est un grand dramaturge, sûr dans sa détestation de ses intellectuels jamais tout à fait dénazifiés rêvant d’une Allemagne disciplinée et forte, de ses effets. On s’attendait bien avec cet auteur d’une saillie implacable, derrière l’humour crissant comme une craie sur de l’ardoise, mais le discours lénifiant de Meister réussit, tout comme avec ses interlocuteurs, à nous faire baisser la garde. Jusque qu’à ce que… L’effroi est bien là qui vous explose salement à la gueule et nous n’avions rien vu venir, anesthésiés et pris dans les rets pompeux de celui qui se rêve prix Nobel, le cachet de la poste d’Oslo faisant foi. Oui, tout est calme dans les hauteurs. Le calme qui prècéde les pires tempêtes.
Jean-François Sivadier met cela en scène avec doigté et grande subtilité. Cela avance doucement, irrépressiblement, comme un mascaret qui finit par vous noyer comme il noie les interlocuteurs réduits au silence par de ces deux-là. Il y a quelque chose qui lentement se déglingue au long des fanfaronnades verbales du couple, non dans le discours déroulé avec une force tranquille mais dans le corps des acteurs. Ce ne sont pas des tics dont ils sont saisis mais de désarticulation progressive. A ce jeu Nora Krief et Nicolas Bouchaud sont absolument géniaux. Rien de démonstratif, jamais. Le grotesque de cette farce tragique-comique en soi se traduit chez Jean-François Sivadier, processus récurrent chez lui, par une propension au burlesque, mais au bord toujours, avec ce qu’il faut de distance et d’ironie pour ne pas y sombrer tout à fait. Nora Krief et Nicolas Bouchaud soliloquent, se renvoient la balle magistralement, surenchérissent en virtuose, prennent ce texte à bras le corps, en extraient ses pleins et déliés, sa dynamique singulière, son rythme infernal, cette tension contradictoire entre ce qui est dit et ce qui est pensé qui contaminent par son contenu implicite et vite explicite les corps devenus incontrôlables et révélateurs de l’envers radical et performatif d’un discours. Qui contamine aussi celui des hôtes de cette mascarade intellectuelle, qui se plient, littéralement, au discours de Meister et d’Anne. Juliette Bialek (mademoiselle Werdenfels, la doctorante) pour exemple « s’amollissant » devant le numéro exubérant et narcissique du maître qu’elle prend pour argent comptant, aussi béate qu’Anne en son admiration absolue. Mais le pire dans cette fable noire est aussi l’assentiment poli des hôtes, certes ils sont réduit à être les spectateurs de cet histrion, toute velléité d’échange étant étouffé dans l’œuf. Jean-François Sivadier ne les oublie pas qui pour eux dessine une partition en creux, formidable par ce qu’elle donne à voir dans la compromission silencieuse et jusque dans l’acceptation du mépris dans lequel ils sont, au final, tenus. Glaçant et (toujours) prémonitoire.

Tout est calme dans les hauteurs, texte de Thomas Bernhard
Mise en scène de Jean-François Sivadier
Traduction française : Claude Porcell
Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit
Avec : Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Julie Bialek, Valérie de Champchesnel
Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit
Scénographie : Marguerite Bordat
Costumes : Véronique Gervaise
Création sonore, régie générale et son : Jean-Louis Imbert
Création et régie lumière : Jean-Jacques Beaudouin
Régisseuse/habilleuse : Valérie de Champchesnel
Perruques et maquillages : Mytil Brimeur
Compagnonnage à la mise en scène : Julien Vella
Stagiaire à la mise en scène : Auriane Buchet
Photo : ©Jean-Louis Fernandez
Du 18 juin au 4 juillet 2026
Du mardi au vendredi à 2Oh
Samedi 19h, dimanche 15h
Relâche dimanche 28 juin et les lundis
Durée 1h50
Théâtre du Rond-Point
2bis avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Réservations : 01 44 95 98 21
tournée :
24/25 septembre 2026 : Château Rouge/ Annemasse (74)
6,7,8 octobre 2026 : La Comédie de Bethune / Bethune (62)
14/15 octobre 2026 : TAP, scène nationale / Poitiers (86)
4-13 février 2027 : TNP / Villeurbanne

