Agamemnon, Atrée, Clytemnestre, Ménélas, Patrocle, Ulysse…, des rives hellènes à celles du Gange, les mythes homériques et sanskrits racontent comment une fièvre assassine pousse à la violence et à la prédation les membres d’une famille.
Maha, en sanskrit signifie « grande » et Bharata est le nom qui désigne l’Inde, le Mahabharata, récit fleuve de plus de 200 000 vers a pour thème la guerre sanglante, entre deux branches d’une même souche royale, les Kaurava et les Pandava, durant laquelle des centaines de milliers d’hommes perdront la vie. « La partie de dés » conte la naissance et l’enfance des héros, Arjuna, Bhima, Duyodhana, puis l’inégal partage du royaume entre les deux clans. « L’exil dans la forêt » met en scène les années d’obscurité, de quelle façon chaque camp se prépare pour l’inévitable destruction totale du monde.
Comment ne pas s’y perdre soi-même ni égarer son spectateur ? Pauline Bayle condense le récit en « une histoire de la violence » au féminin, un sous-titre foucaldien avec huit comédiennes à l’appétit énorme, prêtes à en découdre et dont les corps vont progressivement se durcir et se viriliser au combat. Les Pandava et les Kaurava se livrent une guerre interminable, dont chaque combattant ne cesse de redéfinir l’origine, en déclinant, jusqu’à l’absurde, le syndrome de la revanche et du « tuer pour ne pas être tué, c’est pas moi qui ai commencé ». La mise en scène nourrit avec simplicité l’épique sur une arène de sable centrale au dégradé orange et jaune, surmontée d’une lune métallique. Sur le cercle aux vagues poussiéreuses, les rapports de force s’inversent dans le brouillard de fumées grises. Géographie physique et mentale se rejoignent dans ce décor qui incarne l’idée d’une mémoire de l’humanité, en même temps qu’il propose une double coloration, réaliste et fantastique grâce à l’impressionnant travail sur les lumières de Mathilde Chamoux.
Ce Mahabharata féminisé – la prédation n’est pas l’apanage des hommes, mais on le savait déjà – trouve dans l’actualité un écho retentissant, violences faites aux femmes, retour à la barbarie, au lynchage et à une loi de la jungle. Seulement, à trop vouloir simplifier, actualiser, on aboutit à une simplification. La juxtaposition répétitive de joutes chorégraphiées finit par lasser malgré l’intermède sous forme de blockbuster à l’indienne un peu facile. Les joutes se succèdent sans être transcendées par la mise en scène, pour nous permettre de ressentir le malaise, l’effroi d’une communauté qui n’a su se construire que dans le conflit et la guerre. L’insistance sur l’universalité du texte, sa mise à disposition au plus grand nombre réduit sa complexité, au contraire de l’Iliade,créé en 2015 par Pauline Bayle, où l’oralité homérique, sa grâce, ses métaphores et sa poésie hypnotique nous avait enchantée.

L’homme, perdant sa capacité de sublimation ne peut plus choisir de renoncer à la vengeance et devient un loup pour l’homme. Dans une brume de science-fiction, Pauline Bayle nous tend le miroir d’une humanité qui s’éteint doucement, il ne reste plus in fine qu’une voix dans la nuit cosmique telle Hal, l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’espace qui, au moment d’être déconnecté, suppliait « ne fais pas ça, j’ai peur » et ces images nous hanteront longtemps.
Photos : © Christophe Raynaud de Lage
Mahabharata, une histoire de la violence, texte et mise en scène de Pauline Bayle
Scénographie : Marion Flament, Pauline Bayle
Costumes : Petronille salomé
Marionettes : Anaïs Heureaux
Musique : Maria Laurent, Guillaume Bachelé
Regard chorégraphique : Nach
Vidéo : Jérémie Scheidler
Son : Marion Cros, Thibault Lamy
Avec : Agnès Belkadi, Hélène Chevalier, Julie Grelet, Victoria Koslova, Nach, Nirupama Nityanandan, Clémence Pillaud, Jenna Thiam
Avec les enfants (en alternance), Dario Bensignor, Béla Carcel Cazi, Jade Guisguillert, Anaëlle Zhao
Durée : 3 h avec entracte
Jusqu’au 24 octobre, à 19h du mardi au vendredi, le samedi à 17h
Théâtre Public de Montreuil
10, place Jean Jaurès
93000 Montreuil
Réservation :
01 48 70 48 90
www.theatrepublicmontreuil.com

