« Le langage ment » faisait dire le poète et dramaturge allemand August Stramm en 1914 à l’un de ses personnages dans sa pièce Forces, explosant la forme théâtrale et exposant dans une noire radicalité l’irrémédiable et insondable hiatus entre les mots et les pulsions qui traversent l’humanité. Plus tard, une autre espèce de mensonge, valant système, invasif comme un cancer, gouvernera à toute la langue allemande, ainsi remodelée par le IIIe Reich. Le philologue Victor Klemperer, harnaché à sa propre sensibilité, auscultera et démontera les mécanismes de cette transformation monstrueuse progressant notamment par réduction et inversion. La liste est longue des atteintes au langage jusqu’à notre contemporain, de Washington à Moscou en passant par l’Europe, ouvrant l’ère mal nommée de post-vérité, où l’aplomb et la violence du dire valent loi et vérité alors même que ce dire est éhontément faux. A hauteur de femme, avec une précision toute chirurgicale et délicate, la dramaturge Natalia Lizorkina se met au chevet de la langue russe et explore, à travers l’histoire d’une vie minuscule, par le détail de ses interactions quotidiennes en temps « d’opération spéciale », la mise à mal de la psyché individuelle et collective par la transformation du langage dans une dictature.
Vania est vivant nous déborde et nous fait vaciller comme une expérience rare où le spectaculaire se fait d’abord expérimentation intérieure, où l’incertitude et le doute s’accroissent en ce for intérieur jusqu’à faire exploser notre bulle spéculative et nous bouleverser d’émotion. Il y a le « mentir vrai » du théâtre, cette puissance infinie et archaïque d’un art poétique usant de son double-fond comme pour mieux détacher par l’illusion et l’imparfait artefact les vérités de notre monde, et il y a le faux sur toutes les lèvres d’une société répressive, où la peur, le déni et la propagande se conjuguent en assommoir pour faire mentir la vie. Assister à la pièce de Natalia Lizorkina mise en scène et interprétée magistralement par Ivanka Polchenko, c’est voir dialoguer et décupler les puissances du théâtre aux prises avec la violence du « meurtre d’âme », pour reprendre Georges Didi-Huberman citant Lacan dans son étude consacrée à Victor Klemperer (Le témoin jusqu’au bout). C’est découvrir l’histoire d’Alia et son fils Vania, dont elle assure dès la première scène que, oui, Vania est vivant, comme un mantra réconfortant, incessant. Puis l’affirmation, au fil des scènes, évoluera, se reformulera, s’amoindrira, passant par un Vania est libre, puis un Vania reviendra et continuera ainsi jusqu’à ce que le trouble nous saisisse et nous fasse entendre et comprendre rétrospectivement autre chose, nous fasse prendre conscience que le sens était un contresens : car, sous le texte, par l’ineffable inflexion de la voix, se muant de l’affirmation à la prière ou à l’imperceptible interrogation, Ivanka Polchenko faisant preuve d’une multitude virtuose de nuances, se trame une autre histoire, clandestine, qui ne peut être articulée, qui ne peut qu’être refoulée par cette mère, qui doit être retranchée par le pouvoir, qui est celle de la mort d’un fils à la guerre qui ne dit pas son nom. Par le dispositif dramaturgique d’une détonante radicalité et simplicité, le système de fabulation politique, semblable à une mise sous les verrous du réel en des termes trafiqués, se trouve mis à nu et exhibé avec une prodigieuse clarté, et, par sa mise en abyme et en miroir du système de croyance théâtrale, nous percute à la manière d’un jeu de quilles entre fond et forme.

A l’écriture minimaliste de la dramaturge russe répond la présence pleine, multiple et unique, lumineuse et grave, de l’actrice. Elle a le privilège des chemins (pour reprendre Pessoa), ceux-là mêmes que peut emprunter le conte, les mots déposés comme des petits cailloux dans la nuit des hommes. Véritable femme-orchestre, assumant la totalité des voix qui tissent la pièce mais également les didascalies, Ivanka Polchenko connait à merveille l’art de détourer le geste théâtral, aussi infime soit-il, pour lui donner la magnificence de la miniature. L’inclinaison d’un menton, l’orientation d’un regard, le jeu des mains, la torsion du buste, tout cela participe d’un art proprement iconique, nous amenant à tendre le regard, comme on tendrait l’oreille, vers ces figures qu’elle nous peint avec une maestria empreinte d’arte povera. L’indiscutable éthique de sa mise en scène et de son interprétation tient à cette démonstration de gestes mineurs, finement ciselés, pour partager une expérience majeure, nous replaçant à l’endroit humble de ce qui fait humanité, lieu du commun en dernier ressort : le visage. Est-ce parce que celui d’Ivanka Polchenko s’orne de cheveux courts, parce qu’il semble frêle et fort à la fois, juché sur un cou dégagé par un col rond, que nous vient la vision de la Jeanne d’Arc de Dreyer avec l’inoubliable Renée Falconetti ? Est-ce le tragique et sacrificiel chemin de croix d’Alia, est-ce la structure de la pièce jouant de ses effets de montage et d’ellipse et la mise en scène organisant ses gros plans dépouillés dans une efficace économie de moyen, qui font également affleurer le cinéma de Robert Bresson ? De même que le cinéaste de Pickpocket construisait l’ensemble de ses séquences pour créer dans un ultime plan un effet de révélation spirituelle, Vania est vivant, qui n’est que disjonction et scission de l’être, nous cueillera d’émotion quand Alia, pour quelques instants, enfin fera corps avec ses propres mots par ce déchirant « Je ne l’ai pas protégé ». Le langage coïncidait pour quelques instants avec le corps du théâtre.

Vania est vivant
Texte : Natalia Lizorkina
Traduction : Elena Gordienko, Antoine Nicolle, Ivanka Polchenko
Mise en scène et jeu : Ivanka Polchenko
Concept scénographique : Ksenia Peretrukhina
Univers sonore : Olga Sukhovey
Création lumières : Quetzal Barrera
Photos de l’article: @ Cie oesap
Production : Cie L’Oeil épissé sur âme pure
Création au Festival Fringe d’Edimbourg avec Nikolay Mulakov le 4 août 2023, avec le soutien de Lubimovka Festival, Pushkin House, Exchange Theatre. Tournée en Angleterre et en Allemagne.
La pièce VANIA EST VIVANT fait partie de la sélection 2024-2025 du Bureau des lectures de la Comédie-Française.
Le texte français est paru dans le recueil Lioubimovka 2022 : l’écho de l’écho (Théâtre russophone en temps de guerre) chez Sampizdat (traduction d’Elena Gordienko et Antoine Nicolle)
Durée : 1h05
du 2 au 4 et du 9 au 11 octobre 2026
Du vendredi au samedi à 19h / Les dimanches à 14h
Le Local des Autrices
18 rue de l’Orillon 75011 Paris

