Il faudrait avoir les mots éboulis de la prose calcaire du poète Francis Ponge pour atteindre à la matière de cette œuvre et alors rendre le conte du tremblement de l’être sous la croute de la chair. Charriant le corps de son interprète jusqu’aux confins du vivant, Frissure altère les frontières entre espèces jusqu’à un possible devenir pierre. Les fines paillettes granuleuses de son haut à manches longues couleur rose fanée ne révèlent elle pas la texture fragile d’un château de sable ? Myriam Gourfink est un amoncellement immémorial, elle est un écoulement sans fin, elle est l’avancée de la moraine, l’érosion de la montagne, la formation d’une plaine. Sa danse, à l’aune de sa puissante lenteur, procède de la sédimentation du mouvement dans l’espace et le temps qui s’unissent et ne font plus qu’un.
Reposant sur le flanc gauche, jambes repliées, dos faisant face, tête soutenue par le coude gauche saillant en épingle, un imperceptible mouvement naît du bassin aux omoplates porté par une ample respiration, ondulant à peine, infiniment ralenti : tectonique des muscles soulevant les vertèbres les unes après les autres comme un accordéon s’ouvrant et se refermant sans cesse. De cette vague originaire, Frissure fait surgir une marée dépassant les rivages qui la virent naître. Le mouvement est pareil à un flux passant d’une partie du corps à une autre. Le corps se fait conducteur, vase communicant. Comme un sablier, le déplacement de ce visible morcelé se fait grain à grain. L’illusion de la fluidité recouvre, dans le grossissement du détail et l’extension de l’instant, une succession de saccades infinitésimales produisant des avancées tremblées, lissées par le sfumato de l’impression laissée. L’atomique de l’anatomique motion est quantique.
Plonger dans la chorégraphie de Myriam Gourfink c’est faire vaciller en soi l’échelle des perceptions, les mesures se défont de leur valeur absolue, le maitre-étalon de la normalité est pris en défaut. Les distances se déforment par l’élongation du temps mis à les parcourir. Le mineur ― un coude, une cuisse, une main, devient majeur, s’autonomise. Car, par la virtuose dissociation des fragments corporels, le mouvement se propageant avec exclusivité dans certaines parties, les autres parfaitement immobiles, par la profondeur de ce regard troublant dans sa fixité transparente, regard qui serait autant celui d’une souveraine absence que celui d’une irréductible présence, Myriam Gourfink se fait la médiatrice d’une prodigieuse expérience du rapport à soi et au corps de l’autre. Deleuzienne, indubitablement, elle met en pratique un corps sans organe, un corps où la tête ne serait plus le chef, où chaque membre, chaque articulation, chaque nerf, peut en faire à sa tête. Frissure rejoint en cela, étonnamment, la prestidigitation de la femme coupée en deux. Et plus encore, fait surgir nombre de visions étranges, captivantes, comme celle, mythologique, d’une femme serpent, ou bien encore, d’un pied extatique pointé en l’air pareil à une tête périscopique au bout de son long cou… Par ces décentrements permanents, par ces changements de perspectives, le corps se fait cubiste, suggère d’impensables et innovantes locomotions.
Happé par les paysages sonores et électroniques composés et joués en direct par Kasper T. Toeplitz, climatiques et géologiques à la fois, le spectateur se sent fondre lui-même, aspiré par le vortex de ce corps n’en finissant pas de disparaître en lui-même, se métamorphosant sans cesse. Juste avant la fin, il y a ce regard venu d’on ne sait où, d’un infiniment lointain, qui sait, nous embrassant, nous saisissant. Il y a dans ce regard l’immédiat et l’éternité, il y a mille ans, des millions d’années et cette seconde même.

Frissure
Chorégraphie et interprétation : Myriam Gourfink
Composition, basse, électronique live : Kasper T. Toeplitz
Costumes : Catherine Garnier
Remerciements à Matthieu Bajolet
Production : Loldanse
Coproduction : Odéon Théâtre de l’Europe
Avec le soutien de la Fondation Odéon Théâtre de l’Europe
L’association LOLDANSE est conventionnée par le ministère de la culture – direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France
Photos de l’article : @ Laurent Paillier
Durée : 1h
Du 3 au 7 novembre 2026
du mardi au samedi à 18h
Odéon – Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
Paris 6e.
Tél : 01 44 85 40 40

