Etrange, poétique et surréaliste création que ce Cheval qui peint. Drôle d’animal, robe bleu azur et crin roux, qui pose sur le monde un regard critique, empreint de profondeur, d’humanité. Son regard fixe et doux, son immobilité intranquille, de celle des chevaux en pâture, son caractère joyeux et optimiste, ne dirait-on pas aussi un sage philosophe ? Dans cet espace nu qu’on dirait conçu par Georgio De Chirico, austère et lumineux, il rumine des pensées toute bête, loin d’être chevaline. Qui inviter au vernissage de son exposition ? Doit on signer de son nom une œuvre avant toute chose collective ? Cette dernière question est d’importance. Car ce cheval est un collectif, ils sont trois à l’habiter, à le penser, pas toujours d’accord sur les réponses à donner aux questions posées par notre animal mais allant du même pas, galop, trot ou amble. Parfois même ils esquissent quelques pas de danse, désaccordés il est vrai. Trois donc, comme dans le cheval de Troie, l’avant-main, le corps, l’arrière main, voilà pour l’anatomie. Et ces trois parties d’un tout, fait étrange, sont parfois autonomes qui se rencontrent en face à face le temps de débattre d’une question d’importance ou se cabrent pour une échappée en solitaire. Peut-être est-là ce qui définit le travail et la force créative de ce collectif inclassable, Old Masters. Belle métaphore en somme.
Souvent, très souvent, le silence se fait et rien, absolument rien ne se passe, notre animal disparait laissant le plateau vide. Ne reste que l’écho d’une présence et le martèlement lointain de sabots. Et notre imagination, à notre tour, de s’emballer, de galoper, de caracoler. Ou bien alors il est là, observant, sans rien dire, qui semble méditer avec gravité et circonspection de notre condition. A quoi songe-t-il, vraiment on ne sait pas. Et sa peinture ? Tels ces calligraphes chinois qui sur les trottoirs des villes dessinent sans encre, avec de l’eau, des glyphes éphémères, il trace sur le plateau de mystérieux signes dont nous n’aurons pas la clef.
Difficile de résumer cette petite merveille de création qui encapsule les spectateurs dans un univers d’une liberté artistique de belle facture où le silence est aussi joliment sculpté que la parole. Il peut y avoir de la résistance devant cette proposition qui prend le temps, donne du temps au temps, folâtre gaiement, mais tout ici pourtant concoure à l’envoûtement, pour qui accepte de se laisse captiver sans barguigner. C’est dans l’esprit une oeuvre d’art totale, on peut dire ça, d’une beauté et d’une harmonie radicales et soignées, sans défaut aucun. Scénographie, lumière, son et musique en symbiose, en harmonie, ouvrent un espace imaginaire, un espace mental aussi, qui aboli tout repère, même le temps semble captif des pensées et des songes de ce drôle d’animal, se plier aux ruminations méditative de cet équidé sans licol. Une heure dix hors de toute réalité, une échappée heureuse d’une poésie délicate du collectif suisse Old Masters qui signe là une création originale où l’homme est sans doute la plus belle conquête du cheval.

Le cheval qui peint, écriture, chorégraphie et mise en scène de Old Masters : Sarah André, Marius Schaffter, Jérôme Stünzi
Interprétation : Julia Botelho, Anne Delahaye, Marius Schaffter
Création lumière : Joana Oliveira
Création sonore et musique : Nicholas Stücklin
Scénographie et et costumes : Jérome Stünzi et Sarah André
Stagiaire scénographie : Martin Riewer
Accompagnement au mouvement : Loïc Touzé
Photo : © Julie Masson
Jusqu’au 28 mars 2026
A 20h, samedi à 18h
T2G, Théâtre de Gennevilliers
Centre Dramatique National
41 avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
Réservation : 01 41 32 26 26
Tournée :
24/04 au 03/05 Théâtre Vidy, Lausanne (Suisse)
Festival d’Avignon, sélection suisse, du 6/07 au 16/07 au Pôle Culturel Jean Ferrat à Sauveterre avec Le Train Bleu (navette gratuite)
27/11 au 28/11 Bonlieu, scène nationale Annecy (à confirmer)
02/12 au 03/12 Malraux, scène nationale Le Chambéry Savoie

