Feu partout ! Une Vie Parisienne génialement loufoque où Valérie Lesort nous en fourre, fourre jusque-là ! Et on en redemande ! Rarement entendu la salle du Châtelet chavirer autant de plaisir et de rire devant cette folie allant crescendo qui traverse en chantant et au (triple) galop le plateau. Considérant à juste titre, comme Offenbach, que le second empire n’est qu’un vaste bordel à ciel ouvert, où le demi-monde tenait le haut du pavé, une marchandisation des corps où l’argent est le nerf de la guerre des sexes, Valérie Lesort, telle Circée en son île, métamorphose les hommes en pourceaux et les femmes en gallinacée. Affublés de groins, ventrus et boudinés, la queue en tire-bouchon – bien pratique pour déboucher les bouteilles – nos verrats ne cesse de vouloir fouir leur vilain groin dans le cloaque de ces poules caquetantes oscillantes du croupion, aux becs aussi effilés que leurs ambitions. Et voilà le Faubourg Saint-Germain devenu une vaste basse-cour – sinon une porcherie – où se font plumer nos diables de cochons devenus les dindons de la farce. La métaphore est audacieuse et le pari tenu, ça marche du tonnerre de Dieu. Où l’on retrouve la formidable plasticienne dans la metteuse en scène, l’une n’allant jamais sans l’autre et dont l’imaginaire fécond est aussi débridée que farfelu nonobstant une rigueur sans faille dans les intentions. Filant ici allégrement la métaphore mais n’en faisant jamais trop, prenant garde à rester dans la suggestion plus que l’imitation. Nous ne sommes pas dans l’Ile du docteur Moreau non plus, ces animaux-là ont gardé une part d’humanité, même si celle-ci est peu glorieuse dans ses affects. Ça grogne et glousse (ah le grouinement de Benjamin Lavernhe…) mais sans plus, et les corps sont dans l’ébauche réussie d’une gestuelle animalière ad-hoc, quoique parfois, chassez le naturel, une échappée soudaine à quatre pattes vous rappelle votre condition porcine.

Valérie Lesort aurait pu se contenter de ça, de cette seule et originale idée, mais non. La mise en scène est explosive, inventive, jubilatoire, vivement colorée, aussi pétillante et pétaradante que la partition d’Offenbach, fourmillant de mille détails et gags hilarants où les situations sont poussées jusqu’à l’absurde mais en toute logique, et tout ça dans une folle énergie qui ne débande jamais. Volontiers burlesque, cartoonesque parfois, kitsch même, sans une once de vulgarité, respectant le texte de Meilhac et Halèvy et se permettant toutefois quelques arrangements véniels. Le traits est volontairement poussés, certes, qui met en relief et avec un humour ravageur la satire d’une œuvre, véritable critique féroce d’une société parisienne, un univers de faux-semblant, bourgeoisie et demi-monde dans une même étreinte.

Les comédiens du Français, eux, s’en donnent à cœur joie qui jubilent visiblement d’être engraissés par cette mise en scène nourrissante et revigorante. Cochon qui s’en dédit, ils sont tout simplement ébouriffantissimes. Chantant juste, avec un naturel confondant, la partition retravaillée et adaptée à leur capacité et menés à la baguette par Alexandra Cravero dans la fosse qui les ménage, quand même, un tantinet. Et même se permet de les rabrouer, gare aux fausses notes… Il faudrait les citer tous, dirigés aux cordeaux et la bride au cou, qui composent chacun leur personnage de soies et de plumes – merveille que ces costumes et ces masques conçus par Vanessa Sannino et Carole Allemand – sans exagération mais avec une vérité, foi d’animal, confondante. On se doutait bien qu’en tout homme un goret sommeillait ; Benjamin Lavernhe (Raoul de Gardefeu), l’irrésistible et drôlissime Christian Hecq (le baron de Gondremark) et consort, tous dûment enrobés, l’ont réveillé et « du groin jusqu’au jambon, [ici] tout est bon dans le cochon » (rendons cette réplique d’importance à la chanteuse Juliette qui en matière de cochonaille en connait un rayon). Quand à ces dames, poules faisane ou de basse-cour, poules de luxe ou de cuisine, Elsa Lepoivre (Metella), Véronique Vella (Pauline), la pétillante Marie Oppert (Gabrielle), toutes elles tirent leurs jolies plumes ébouriffées du jeu sans en perdre une seule, l’ensemble de la distribution volaillère étant simplement formidable. Ajoutons les chœurs (Ensemble La Marquise), les danseurs et danseuses pour le chahut et compléter ce tableau d’un Paris s’énivrant au bord d’un volcan, pris de folie lubrique. Valérie Lesort conclue magistralement cette vie parisienne qui se résume, au final, à une véritable orgie où, à poils et sans plus de façon, tombent enfin les oripeaux et les faux-semblant.

La Vie parisienne, opéra bouffe en quatre actes, de Jacques Offenbach
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
Direction musicale : Alexandra Cravero
Mise en scène : Valérie Lesort
Décors : Eric Ruf
Costumes : Vanessa Sannino
Chorégraphie : Rémy Boissy
Lumières : Pascal Laajili
Création des prothèses, volumes et marionnettes : Valérie Lesort
Conception effet son : Dominique Bataille
Création sonore : Stéphane Oskeritzian
Chef de chœur : Lucie Rueda
Assistant musical : Félix Benati
Pianiste répétitrice : Charlotte Gauthier
Pianiste répétiteur : Vincent Leterme
Répétitrice vocale : Elodie Fonnard
Réalisation du matériel musical : Pierre-Olivier Schmitt
Assistant à la mise en scène : Florimont Plantier
Assistantes décors : Clémence Bezat, Nina Coulais
Assistante costumes : Karelle Durand
Assistante à la chorégraphie et danse captain : Julie Galopin
Coaching mouvement anima : Cyril Casmèze, compagnie du Singe debout
Photo : © Thomas Amouroux
Avec la troupe de la Comédie-Française :
Véronique Vella, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Christian Hecq, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Benjamin Lavernhe, Yann Gaslorowski, Marie Oppert, Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty, Mélissa Polonie
Jusqu’au 11 juillet 2026
Théâtre du Châtelet
Place du Châtelet
75001 Paris
Réservations : 01 40 28 28 28

