Si #Mulunesh, précédent opus de la série des Histoire(s) décoloniale(s), incluait un miroir rond comme une lune dans l’économie de sa scénographie, si ce miroir est l’instrument indispensable au peintre se pliant à l’exercice de l’autoportrait, celui de Betty Tchomanga surgira d’une lune filmée en vidéo, vibrante, puissante comme celle qui conclut le poème de René Depestre (Espoir) :
partout où l’on souffre
partout où l’on trime
partout où l’on espère
la lune des nuits de combats
fera se lever le jour
Sur l’écran blanc à l’arrière d’une petite scène carrée elle-même blanche, les images d’un voyage en Afrique défilent, une route dans la forêt, un fleuve parcouru sur de petites embarcations, des tentes formant un camp, et Betty Tchomanga, plus jeune, que l’on découvre parmi ce groupe de touristes. La vidéo, par son grain et par son montage, fascine et envoute alors que se déploie la musique percussive et ensorcelante du musicien camerounais Francis Bebey. Une séquence insiste par ses retours comme un leitmotiv : le mouvement enroulé d’une route dans un virage. Un tournant, livrant sa troublante cinétique faisant s’aboucher passé et avenir.
Le propre du portrait est de saisir en quelques traits la personne physique et morale, son histoire, sa psychologie. La danse de Betty Tchomanga est sans parole mais elle porte en elle une histoire qui, comme pour tous les autres protagonistes de la série, la dépasse. C’est de ce dépassement, de ce mouvement centrifuge extérieur au sujet du portrait, que peut-être nait la danse. Les gestes de Betty Tchomanga ont la netteté d’un dessin au fusain, s’inscrivent dans la mémoire comme dans l’espace : bras et mains levés au ciel comme une imprécation plus qu’une imploration, bras en avant tête baissée comme pour aller au combat. Il y a bien sûr quelque chose de réducteur, et même de faux, à mettre ainsi en mots et en intentions ce qui évidemment les dépasse, les ouvre et les élargit. Pourtant dans ces quelques traits lancés et répétés dans le silence s’affirme aussi, à l’instar d’un chant a capella, la signature d’un être face au monde. Une détermination et une force, nourries d’une colère.
Reprenant à son compte et au micro le même dispositif de la définition de soi que pour les autres portraits :
Je suis Betty
Je suis Betty Tchomanga
Je suis la fille de Charles et de Béatrice
[…] Je suis la fille d’un homme noir et d’une femme blanche
Je suis la fille d’une femme qui a peur du noir
Je suis la fille d’une femme qui aime le blanc
un espace entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas se fait jour, comme une invocation, comme une remémoration des non-dits dans ce qui fut dit. Un écho, une vibration, une tension, entre passé et présent. Le corps en prend la mesure, arpente ces non-lieux. Dans le tremblement de la chair comme dans celui de la terre, la réalité et les certitudes se trouvent déplacées, désavouées. Net et imperceptible déboitement du réel. La danse de Betty Tchomanga n’hésite pas à se frotter à la transe, à nous inviter aussi comme spectateur, à suivre nos propres hallucinations, à découvrir nos propres hantises historiques. Son corps devient un espace visionnaire, une glaise en perpétuelle recomposition où affleurent les fantômes de l’Histoire et du Cameroun (« Je suis Yoruba »), mêlés à ceux de son histoire familiale. L’autoportrait n’est pas Narcisse en son miroir, se constitue au contraire comme l’agrégation de toutes ces mémoires, de toutes ces vies. D’autres vies que la sienne, en quelque sorte. La forme ne se replie jamais sur elle-même, elle est en cela l’inverse exact de la clôture des nationalismes et racismes contemporains. Elle est l’hôte de tous les Autres. Et en particulier de Fela Kuti, l’inventeur de l’afrobeat et le militant politique. Dans une sorte de résolution, qu’il nous faut prendre autant comme solution que détermination, Betty Tchomanga donne de la voix, alors que cingle Beasts of no nation de Fela Kuti. Et de cette colère en partage, à travers les âges, le chant comme la danse trouve la source. La voix de la danseuse nous soulève et nous porte comme ses gestes l’avaient fait, avec la même profonde émotion, et toujours l’envie d’en découdre.
Histoire(s) décoloniale(s) #Autoportrait, chorégraphie, texte et interprétation : Betty Tchomanga
Création lumières : Eduardo Abdala
Régie son : Stéphane Monteiro
Régie lumières (en alternance) : Eduardo Abdala et Tatiana Carret
Costumes : Betty Tchomanga
Regards extérieurs : Dalila Khatir et Emma Tricard
Coach vocale : Dalila Khatir
Montage vidéo : Betty Tchomanga assistée de Lucille André
Photo de l’article : @ Grégoire Perrier
Construction : Emilie Godreuil
Directrice de production : Marion Cachan
Administratrice : Marion Le Guerroué
Chargée de production : Florentine Busson
Voix enregistrées : Sabine Macher lors d’un entretien réalisé pour le collectif La Permanence, 2018. Emma Tricard, entretien pour Histoire(s) Décoloniale(s), 2023.
Musiques : Forest Nativity, Francis Bebey, Psychedelic Sanza (1982-1984), 2014. Tryptich Prayer/Protest/Peace, Max Roach, 1960. Beast of no Nation, Fela Kuti, 1989
Production : GANG
Coproduction : La Pop – Paris, Danse à tous les étages CDCN itinérant en Bretagne, L’Aire Libre Saint-Jacques-de-la-Lande, Le Quartz scène nationale de Brest
Avec le soutien financier de DRAC Bretagne (compagnie conventionnée par le Ministère de la Culture), Région Bretagne, Ville de Brest
Durée : 40 minutes
le lundi 8 juin 2026 à 19h00
Théâtre des Malassis
3 rue Julian grimaud,
93170 Bagnolet
Tél : 01 43 60 87 03
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

