Se souvient-on de ces images terribles, cette frêle adolescente montée sur une poubelle, retirant son voile, le brûlant et tout aussitôt se faire abattre par les gardiens de la révolution ? C’était en Iran, à Chiraz, au plus fort de la contestation contre le régime des Mollahs, le mouvement Femme Vie Liberté, à l’automne 2022. Cette jeune fille de 16 ans avait pour nom Nika Shakarami. Quelques jours plutôt, pour un voile mal porté Mahsa Amini était assasinée par ces même gardiens du régime militaro-théocratique iranien. Pour ces deux jeunes filles et pour toutes les victimes féminines de ce régime qui ont marché vers la mort pour défendre le droit à la vie Delphine Minoui, journaliste d’origine iranienne, lauréate du prix Albert-Londre, a écrit ce roman, Badjens. Fruit d’une enquête minutieuse, épluchant à titre posthume leur post-Instagram, leurs chaînes Télégram, leur vlog sur Youtube, entrant en contact, interrogeant des adolescentes à travers le pays qui continuent de résister. Et le résultat est là, magnifique, bouleversant, indispensable, le portrait d’une jeunesse, la génération Z de ce régime crée en 1979, scindée en deux, entre leurs obligations et injonctions religieuses qui les minorisent, les invisibilisent et leurs aspirations d’ado ne voulant plus faire de concession envers le patriarcat social et l’instrumentalisation de la politique par le religieux. Badjens, c’est le récit d’une révolte intime, d’une émancipation, un roman d’apprentissage et d’une liberté à conquérir, à en mourir.

Badjens est une enfant non désirée par les hommes de sa famille, parce que fille. Naitre pour la petite Zahra c’était déjà mourir dans le regard des hommes. Badjens est un surnom donnée par sa mère qui veut dire « effrontée » ou « mauvais genre ». Une mère complice devant la soif de liberté de sa fille insoumise, cette volonté de transgression qui se refuse progressivement au va-et-vient entre le « biroun » et « l’andaroun » (l’intérieur et l’extérieur) propre aux femmes iraniennes, refuse le sentiment de culpabilité et de péché auxquelles ont les rattache, refuse le contrôle de leurs corps devenu un champ de bataille. Badjens écoute du rap, se rase les cheveux pour assister aux match de foot, dénonce le harcèlement des hommes, se réapproprie son corps qu’on voudrait cacher, exprime son désir, graffe des slogans sur les murs et, comme toutes celles de sa génération, usent des réseaux sociaux, un espace de liberté, pour défier l’ordre. « Badjens » c’est l’éveil d’une conscience qui lentement, prise dans le tourbillon d’un désir d’émancipation devient révolte. Badjens n’est pas une héroïne, ce n’est qu’une adolescente dont le geste irréfléchi, spontané, n’exprimait rien d’autre qu’un immense espoir, fauché net par une balle.

Et ce récit à la première personne qui lentement remonte le fil d’une trop courte vie, d’une belle écriture acérée et sans faux-semblant, travaillée à l’os, directe même, est joué avec une sensibilité écorchée mais sans jamais de pathos par Alice Rahimi. On est happé, bouleversé par ce jeu qui ne calcule pas, épouse la spontanéité et la saine effronterie, l’irrévérence malicieuse de Badjens. Elle fait corps avec l’écriture de Delphine Minoui dont elle restitue les infimes nuances sans jamais la trahir, cette parole fragile et forte à la fois qui claque, s’ouvrant au monde, se refusant aux compromis. Il y aussi quelque chose de beau, tout simplement, à voir aussi ce corps se libérer de ce qui l’entrave, des injonctions religieuses, de s’affranchir du regard des hommes, épouser ce souffle intérieur et impétueux qui l’anime. Jusqu’à ce dernier geste qui abrège avec violence son destin.

La mise en scène de Delphine Minoui est simple, sans recherche d’effet, radicale et lumineuse, qui laisse tout l’espace à l’écriture et au jeu fiévreux et habité d’Alice Rahimi qui jamais ne verse dans le pathos, le dolorisme ou le larmoyant. Seules quelques vidéos contextualisent ce qui se joue sur le plateau, ce à quoi est confronté frontalement Badjens qui se jouait en Iran, archives et images filmées par de jeunes iraniennes avec leur smartphone. Où l’on aperçoit, image glaçante et terrible où la réalité dans sa brutalité envahit soudain le plateau, les derniers instants de Nika Shakarami. Et ce voile qui brûle, résumant le refus d’une condition, nul ne peut ici l’oublier au regard de la fin tragique de cette adolescente.

Et puis il y a la présence, côté jardin, de la chanteuse Hura Mirsheraki, accompagnée du musicien Renaud Satre, pour un chant poignant, ce chant refusé aux femmes, qui semble porter et prendre en charge toute la souffrance et la révolte des femmes iraniennes et rejoint le cri de Badjens, ce voile brûlé. Triste hasard de l’actualité qui fait se percuter la mort de Marjane Strapi avec cette création dont les thématiques se rejoignent et témoigne d’une génération à l’autre que rien n’est encore résolu, que la répression poursuit son oeuvre… A l’heure où la politique de Trump envers l’Iran n’a fait que renforcer la répression du régime iranien, cette création est indispensable pour ne pas oublier celles qui ont résisté et qui résistent encore au péril de leur vie. Badjens est leur voix. Oublier leur combat c’est les faire mourir une seconde fois. Et c’est toute la force et l’honneur du théâtre de faire acte de mémoire.

Badjens, texte, mise en scène et scénographie de Delphine Minoui

D’après le roman de Delphine Minoui (Ed. Seuil)

Avec : Alice Rahimi

Chant : Hura Mirshekari et Fiona Sanjabi, en alternance 2, 4 et 5 juillet

Hura Mirsheraki 6-18 juillet, Fiona Sanjabi 19-23 juillet

Musique : Renaud Satre (N9nE)

Création musicale : Hura Mirsheraki, Fiona Sanjabi et Renaud Satre

Création vidéo : Ralph Moussa

Création lumière : Crystel Fastré (La Fabrique de Théâtre)

Régie : Julie Duquenoy

Photo : © Marie Thion-Scaled ( photo 1), stephen Vincke ( Photo 2)

Du 4 au 23 juillet 2026 à 18h40

Générale le 2 juillet à 18h40

Relâche le vendredi 11 & 17

Durée 1h15

11.Avignon

Salle 3

11 bd Raspail

84000 Avignon

Réservation : www.11avignon.com