L’art de la tapisserie nous sourit avec l’humilité d’un art décoratif, une présence brillante qui se fait discrète et rase les murs quand bien même elle recélerait des trésors. S’inspirant de la célèbre et énigmatique série de La Dame à la Licorne, chef d’œuvre du XVe siècle, Bryana Fritz (Submission Submission) et Thibaut Lac (Blue Roses) forment un curieux et délicieux attelage qui fera la navette de l’ouvrage. Dans la grande salle blanche à l’étage de la Ménagerie de verre, le public est installé en un immense rectangle comme le cadre fixe d’une toile flottante. Les milles fleurs qui parsèment les tapisseries sont ici coupées, et, offertes par Thibault Lac à quelques spectateurs, reposent sur leurs genoux. Baby-Horn effeuille ainsi ses références les arrachant à leurs lointaines origines, là une queue de cheval, ici des sabots, et bien sûr des cornes aussi longues que des trompettes médiévales, aussi fines et gigantesques que des aiguilles cousant le satin d’un songe éveillé.

De ces emprunts, le moins que l’on puisse dire est que nos artisans ne leur font pas un sort. Ils se mesurent au patrimoine avec la grâce de l’éphémère et de l’anachronique, font preuve d’une désarmante et séduisante désinvolture. Le siècle des siècles se troque pour de fugaces instants. C’est toute la secrète beauté de ce Baby-Horn que de se faire et défaire sous nos yeux, dans la plus pure nudité de ses artifices. L’étoffe est lâche, il y a des trous, des absences, trame du temps préparatoire, et puis, apparait sans coup férir le précieux motif, une cavalcade, une chute, une oriflamme flottant au lointain, une amourette. Sans doute l’étendue de la scène participe-t-elle à cette troublante sensation de vide vibrant sous l’assaut de ses chevaliers. Bryana Fritz et Thibault Lac avalent avec gourmandise la démesure de cet espace, déplacent à vue et ajustent leurs hauts projecteurs sur pied, pareils à des tours. La performance de Baby-Horn est celle d’une fabrication, d’une mise en scène rudimentaire, économe, où la forme esquissée à grands traits trouve subtilement et souterrainement ses points de contact avec son modèle tutélaire. De ce frottement jaillissent quelques étincelles. On monte sur ses grands chevaux, on conte fleurette et l’on chante Je l’aime à mourir de Cabrel à l’ombre d’un bosquet (magnifique version de Thibault Lac). Baby-Horn est une fantaisie comme on ne s’en autorise que trop rarement : une rêverie faite de peu, un songe qui nous viendrait de l’enfance, pareil à une bulle de savon.

Baby-Horn
Conception & interprétation: Bryana Fritz & Thibault Lac
Conception musicale: Alban Schelbert
Voix off: Perle Palombe
Costumes et scénographie: Lotte de Jager
Regards extérieurs: Anne Davier, Lisa Laurent & Stephen Thompson
Photos de l’article : @ Musée de Cluny pour la photo de tapisserie, @ Nadine Fraczkowski
Durée : 50 minutes
1er et 2 avril 2026 à 20h30
Dans le cadre du Festival Les inaccoutumés
Ménagerie de verre
12/14 rue Léchevin
75011 Paris
Tel : 01 43 38 33 44

