Le souffle du vent susurre inlassablement à l’oreille du Temps. C’est une musique entêtante, de celles qui rendraient fol. Une scansion de l’attente qui résonne entre les murs du monde et ceux de l’esprit. Assis au sol ou debout dans la salle blanche de La Commune, salle des pas perdus d’une cohorte de spectateurs, la nuit nous appartiendra sans les étoiles ni le clair de lune : c’est la nuit du théâtre qui accueillera celle de la performance. Nous ferons de mauvaise fortune bon cœur, la soirée promise en extérieur, à l’air libre, programmée pour la tombée de la nuit s’étant repliée dans le clair-obscur fabriqué du théâtre. Juana ficción, pièce dédiée pour la deuxième fois par La Ribot à la figure de Jeanne 1ère de Castille, reine déposée et emprisonnée pendant quarante-six ans après avoir été déclarée folle par un père, un mari et un fils, le futur Charles Quint, cette pièce donc, présentée pour la première fois en France au Festival d’Avignon en 2025, est un ravissement, comme il en est de mythologique, nous faisant lâcher prise. La force de l’enlèvement est sans doute démultipliée par l’efficace d’une forme qui charrie tempêtueusement musique, chants, danse, performance, et installation plastique, dans un même mouvement d’ensemble sans exclusive, opératique. La puissance d’exécution y est telle, nous enveloppant, que son centre vibrant semble localisé en chaque point de l’espace, et ses limites périphériques nulle part (pour paraphraser Pascal). Juana ficción atteint cela, cet infini pascalien ouvrageant l’espace et le temps, réussissant le pari de faire tomber les murs imaginaires qui enserrent cette figure réduite, comme une pointe de diamant, à sa seule captivité.

Par la parcimonie des actions égrenées, par leur déploiement dans un prodigieux maelström sonore, chaotique et lumineux, fusionnant musiques espagnoles des XVe et XVIe siècle, compositions contemporaines et électroniques d’Iñaki Estrada, par la qualité vive du geste, La Ribot et Asier Puga offrent à la recluse un espace de liberté dans l’éclosion d’un temps retrouvé, dilatant les instants comme autant de fuites possibles, véritables bulles de savon ouvrant dans l’infime un monde dans la marche du monde. L’expérience de Juana ficción touche à quelque chose de proprement borgésien si l’on pense au Miracle secret, nouvelle du maitre argentin publiée dans le recueil Ficcionnes, dans lequel un condamné à mort repousse l’inéluctable en modifiant par la pensée la structure linéaire du temps.
Les années de claustration si nombreuses qu’elles en deviennent inimaginables, irreprésentables, se reflètent paradoxalement dans l’éclat éphémère de chaussures vernies brandies, puis chaussées, dans ces lunettes ceintes avec l’apparat d’un couronnement, dans ce tabouret dont la giration crée en miniature la cellule mentale de la prisonnière. La vérité historique se cristallise dans le détail et le mineur, sublimés par l’acte artistique, le caractère démiurgique propre à la performance éblouissant comme rarement l’entendement et l’affect du spectateur.
La matière temporelle de l’œuvre est sculptée à vue, avec aplomb, détachant ses copeaux, les exhibant par ces chronos annoncés depuis la régie pour chaque séquence à venir, par exemple « dos minutos para zapatos, go » (deux minutes pour les chaussures). La comptabilité du temps fait un pied de nez à l’éternité incalculable de la peine de Jeanne 1ère.
Avant de disparaitre dans la nuit, recouverte de peinture noire comme l’Histoire peinte par les hommes oblitérant toute mémoire de femme, La Ribot aura convoqué et mis à disposition de cette figure tragique tout ce qui fait le prix et la force de son parcours artistique, un port de reine, une présence réelle (en espagnol « real », signifiant également royal), comme un geste de consolation se tendant à travers les siècles, et se faisant l’écho de la dénonciation des violences faites aux femmes. Une transsubstantiation du contemporain pour donner chair à quelques lignes escamotées d’un livre d’Histoire.
Juana ficción, direction artistique : La Ribot et Asier Puga
Chorégraphie et mise en scène : La Ribot
Interprétation : Juan Loriente, La Ribot
Direction musicale : Asier Puga
Arrangements, composition originale et musique électronique : Iñaki Estrada
Espace sonore et musique électronique : Álvaro Martín
Orchestre de chambre de l’Auditorium de Saragosse Grupo Enigma : Víctor Parra, violon, Xavier Olivar, alto, Zsolt G. Tottzer, violoncelle, Fernando Gómez, flûte, Emilio Ferrando, clarinette, Joan Germán Oliveros, saxophone, Juan Carlos Segura, synthétiseur
Chœur polyphonique Schola Cantorum : Paradisi Portae Rubén Larrea Perálvarez, alto, Alberto Palacios Guardia / Igor Tantos Sevillano, ténor, Marcos Castrillo Sampedro, ténor, Alberto Cebolla Royo, baryton
Conseil en musicologie : Alberto Cebolla
Musique : Iñaki Estrada, Álvaro Martín, Johannes Ockeghem, Alexander Agricola, Josquin des Près, Pierre de la Rue
Dramaturgie : Jaime Conde Salazar
Création lumière : Éric Wurtz
Création des costumes : Elvira Grau
Confection des costumes : Elvira Grau, Marion Schmid
Direction technique : Marie Prédour
Photos de l’article : @ Kenza Wadimoff
Durée : 1h15
Le 5 et 6 juin 2026 à 21h30
La Commune – CDN Aubervilliers
2 rue Edouard Poisson
93300 Aubervilliers
Tél : +33(0)1 48 33 16 16
https://www.lacommune-aubervilliers.fr
Dans le cadre du Pavillon La Ribot de La Commune
Et des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

