Le corps longiligne et coupant comme une lame n’a d’égal que la voix puissante et tranchante. La voix comme le corps travaillent au plus profond, à la dernière extrémité du muscle et de l’articulation, déroulant ce qu’il y aurait de plus irréductible dans la parole comme dans le mouvement. L’implacabilité de la forme chorégraphique résonne de l’implacabilité des mots, d’autant plus imparables qu’ils se livrent dans une langue à la verticalité poétique. Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness est une bouche de vérité dans un corps à corps avec l’innommable. Lorsqu’il apparait et pénètre l’espace, Mackenzy Bergile aspire toutes les consciences à lui et en lui, et dans cette exercice intime, l’authothérapie ainsi nommée, plongeant dans les archives du colonialisme depuis l’esclavage, à fond de cale, en passant par la ségrégation jusqu’aux discriminations les plus récentes, jusqu’à ces morts au fond de la mer, à nos portes, nous devenons les commensaux d’un théâtre d’effigies et d’apparitions. Un théâtre d’opérations magiques par la puissance des signes qui s’y effectuent. Si la thérapie est l’atteinte d’une lisibilité de ce qui autrement nous aveugle et demeure invisible, la scénographie à la blancheur et aux lignes typiques d’un espace muséal occidental ainsi que les techniques chorégraphiques développées par Mackenzy Bergile créent les conditions d’une netteté inédite où les gestes et l’empreinte du corps dans l’espace se détachent avec la clairvoyance d’une mémoire recouvrée.

Il faut le voir pour le croire.

L’horreur de ce passé, qui n’en finit pas de nous hanter par sa monstruosité, qu’un nouveau-né aurait toutes les difficultés de croire, constitutive pourtant de notre monde, rencontre l’invraisemblable virtuosité plastique du danseur, s’appropriant les techniques les plus contemporaines, fragmentant et dirigeant la motion de chaque parcelle de son corps en variant les flux, les intensités et les vitesses, décomposant le mouvement comme une nouvelle écriture du corps, épiphanique. Il faut le voir pour le croire qu’un homme puisse se gonfler et se tordre comme une voile claquant au vent des douleurs infinies. Le prodige de ce que Mackenzy Bergile réalise touche aux mêmes rivages que ses mots qui n’en finissent pas de s’infiltrer en nous : « Recoudre la mer avec ma salive », par exemple. La danse de ce corps ne dessine pas tant un paysage, ne découvre pas tant un espace physique, qu’une poétique de l’être aux prises avec les temps mauvais, ceux du passé infectant jusqu’au présent. Son étrangeté hautement spectaculaire, par son caractère inouï, cette objectivation du corps telle que l’esprit semble lui être extérieur, le mirant comme dissocié, produit avec les spectateurs sa triangulation analytique. Si l’effet de distanciation est indéniable, nous n’en sommes pas moins traversés par des courants souterrains d’émotions suscitées par les images vibrantes surgissant depuis la déflagration d’une archive dans le détour d’un mouvement chorégraphié.

Mackenzy Bergile est la liste infinie des noms oubliés de l’Histoire, il est aussi Stinney, il est Georges, il est Jean-Jacques Dessalines, il est l’histoire d’Haïti, de la dette honteuse exigée par la France, il est encore Leontyne Price dont le chant est comme la promesse d’ailes voletant librement. Par ce corps aux mouvements parfaitement détourés, Mackenzy Bergile offre aux corps disparus les signes d’une reconnaissance, d’une identification posthume. Par sa puissance de monstration, il est l’arrêt sur image de nos fantômes, la silhouette détachée des corps retranchés. Par son singulier travail d’incorporation (et non d’incarnation) de l’archive, tout en déboulonnant les statues coloniales depuis le piédestal de nos consciences, le chorégraphe et interprète œuvre magistralement à une maïeutique renouvelée des corps noirs meurtris de l’Histoire blanche.

Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness, chorégraphie, dramaturgie et texte : Mackenzy Bergile

Interprète : Mackenzy Bergile

Collaboration artistique : Inès Mauricio

Conception lumière : Eduardo Abdala

Costumes : Mackenzy Bergile

Photos de l’article : @ Davy

Production et diffusion : Association Être et Faire et Être

Production : Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne

Avec le soutien de Ministère de la Culture (Direction régionale des Affaires culturelles / Bretagne) ; la Ville de Rennes ; la Région Bretagne et le Département Ille-et-Vilaine

Coproduction Festival international d’été Kampnagel ; CCN de Tours / Thomas Lebrun et CCN d’Orléans / Collectif ÈS (dans le cadre de l’Accueil-studio) ; Fonds Transfabrik – Fonds franco-allemand pour les arts du spectacle

Soutiens Théâtre de la Bastille ; Réseau Scalène ; Ministère de la Culture (Direction régionale des Affaires culturelles / Bretagne) ; Soutien aux résidences artistiques – Ville de Rennes

Durée : 80 minutes

Le 9 juin 2026 à 20h

Théâtre Municipal Berthelot – Jean-Guerrin

6, rue Marcelin Berthelot

93100 Montreuil

Tél. 01.71.89.26.70

https://tmb-jeanguerrin.fr

Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

https://rencontreschoregraphiques.com/