L’œuvre est sa propre origine et sa propre fin, comme un motif fractal traçant sa route du passé au présent, joignant les deux bouts par une fiction échevelée, séquencée, folle d’être livrée à elle-même et pour autant toujours dans la vérité de la vie et de l’Histoire, rebondissant sans cesse sans jamais décélérer ni tomber dans le panneau, du cinéma au théâtre et du théâtre au cinéma en passant par la comédie musicale. Sa lumière, sa source chaude, son cœur palpitant, son trait de génie, est ce sourire, langage secret et sans pareil, comme celui des oiseaux, sans parole, empiétant sur les mots, submergeant les discours du fils, intarissable comme l’eau vive qui continue à couler sous les ponts quand bien même elle porte sur ses flots et dans sa mémoire les corps massacrés de l’histoire coloniale française. Mon actrice(s) principale(s), c’est bien sûr cette mère inénarrable, lumineuse même en dehors de la lumière, starisée le temps d’un film par ce fils artiste qui se rêve un autre destin dans le « milieu » s’il avait été fils d’une étoile du cinéma et qui lui demande instamment de ne pas le reconnaître dans la rue s’ils venaient à se croiser, de sorte qu’il puisse continuer à se faire passer pour Italien, reniant son origine arabe. Et c’est aussi, Mon actrice(s) principale(s), ce film au cœur du dispositif dramaturgique, rêvé comme un avatar de La Comtesse aux pieds nus, célèbre opus de Joseph L. Mankiewicz avec Ava Gardner.
Dans ce théâtre au tableau et table d’école, les Cahiers sont ceux du Cinéma. La mort au trousse en couverture. La mort qui rôde, souterraine, et affleure.

La figure de la mère recouvre celle de la matriochka : c’est par elle que les parties s’emboitent les unes dans les autres à la manière de poupées russes. La mère (Ouria) et le fils (Lazare) du film font leur cinéma comme une mère et un fils peuvent se jouer la comédie, transpirant cette connivence qui fait de deux êtres une entité indissociable, tandis que sur le plateau Anne Baudoux et Mourad Musset forment en miroir un duo de jeu dans une théâtralité survitaminée, virevoltante, où les mots paraissent se catapulter comme les corps. Il y a de la proximité et de la précision entre ces deux-là, quand bien même leur moteur fonctionne au régime de l’emballement permanent, comme deux pièces d’horlogerie parfaitement ajustées. Le théâtre de Lazare est un théâtre où les mots s’emparent du jeu, font leur coup de force, dévorent le « je » de l’acteur, éclatent le sens comme on éclaterait de rire, et s’incarnent dans la littéralité au son de l’allitération. « Je me suis dit » s’arrête en bon chemin et bloque sur « je me suis » provoquant une hilarante toupie poursuite de l’actrice sur elle-même. Dans l’histoire coloniale française, le sanguinaire Bigeard fait écho au non moins sanguinaire Bugeaud, tristes figures qui organisèrent les massacres d’Algérie chacun à leur époque, et, dans ce jeu de marionnettes citant à comparaître les monstres coloniaux, l’auteur réussit à nous désarçonner avec un inattendu et désopilant « Bigeard vous avez dit Bigeard ? ».

Le dramaturge tend ses lacets entre ce passé où l’ancienne puissance coloniale tente de se défausser en escamotant ses crimes et ce présent où il ne fait pas bon être un arabe (ou un noir). Sa force est ce rire qui emporte tout sur son passage (et nous avec). Il y a de l’ogre chez Lazare avalant à grandes bouchées le corps de l’Histoire (comme on l’a aussi vu à la Colline avec L’avenir des reflets, dévorant la Révolution Française) puis le métabolisant en poétique syncrétique de la scène, condensant et concaténant mots et situations. Il y a de la prouesse et de l’adresse dans le pêlemêle de la langue secouée à tout va, démembrée et recomposée, chez Anne Baudoux et Mourad Musset. L’élasticité des mots démultiplie la mobilité des corps dans un maelström théâtral avançant à hue et à dia, mais tenant ferme sa couronne, cet attelage dont les rênes invisibles semblent tenues au loin par Ouria, la Princesse aux pieds nus. Elle est, elle qui suggère à son fils de s’employer à un « vrai travail », au-delà de tout cela et pourtant son principe originaire, sa souveraine liberté, réinventant la langue, troquant l’usé « être ou ne pas être » pour un « naître ou ne pas naître » et affirmant enfin« libre on n’est pas libre ». La beauté de la pièce de Lazare tient à cet impertinent écart entre le pas sérieux et le sérieux de cette femme qui tient avec humilité et persévérance sa place et son sourire au milieu des maux de l’Histoire et des mots de la vie.
Mon actrice(s) principale(s), texte, mise en scène et réalisation de Lazare
avec : Anne Baudoux, Mourad Musset
Lumières : Philippe Ulysse
Construction sonore : Benjamin Colin
Scénographie : Marguerite Bordat
Costumes : Marion Xardel
et pour le film :
avec Ouria, Lazare, Mourad Musset, Jann Gallois, Le cheval Arto, Olivier Martin-Salvan, Mohand Azzoug, Anne Baudoux
prise de vue : Robin Fresson, Nicos Argillet, Ludwik Pruszkowski, Thomas Bataille, Tomas Smith, Lucas Plançon, Felice D’Agostino
prise de son : Matthieu Perrot
montage : Felice D’Agostino, Lazare
Postproduction son : Olivier Bodin – studio La Fugitive
Etalonnage : Florian Jarry
Effets spéciaux : Emmanuel Lorain
Musique originale, violoncelle : Myrtille Hetzel
Photos de l’article : @ Hélène Bozzi
Durée : 1h35
Du 30 octobre au 22 novembre 2026
du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Tél : 01 43 28 36 36

