Le rire est le propre de l’homme, selon Rabelais plagiant honteusement Aristote. Jonas Chéreau en prend acte et danse, performe la joie et tout commence par un rire inextinguible, un fou rire comme un manifeste, allant crescendo. Performance décalée, burlesque et surréaliste, déstabilisante, Joie est une provocation, un acte de résistance, du moins conçu comme tel, expression d’une liberté défiant toutes injonctions normatives à commencer par la danse. Plus sérieusement, que provoque la joie s’interroge Jonas Chéreau qui avec ses deux comparses, Catherine Hershey et Emma Tricard, explore cette sensation d’exaltation et de légéreté qui vous donne des ailes et vous pousse à faire n’importe quoi, comme ici. Du n’importe quoi, oui, en apparence, mais surtout allant jusqu’au bout de ce sentiment d’euphorie découvrir ce qu’il chamboule et fait naître dans le corps, ce qu’il peut y avoir d’invention spontanée dans le mouvement par lui provoqué et d’où peut jaillir, ô joie, la danse. Une danse qui à son tour, histoire de l’œuf et de la poule, nourrit cette même joie.

Ces trois-là explorent ainsi, un mouvement en entraînant un autre et jusqu’à l’absurde, tous les possibles qui amène à cet état de joie dans une relation de bonheur, de jouissance partagée. Car il s’agit bien de partage, de lien voire de communauté qui vous met à nu par cette jouissance-même. Ici le ridicule ne tue pas, ô combien devant cette performance azimutée, qui vous réconcilie avec l’humanité. Nos trois performers osent dézinguer la danse, la décorseter, pour dans la spontanéité du mouvement née de la joie retrouver une liberté jubilatoire. Car ils jubilent. Et nous avec après quelques instants de flottement et d’interrogation devant ce qui s’apparente à de la provocation, une improvisation foutraque et rigolarde rondement menée, mais qui très vite libère nos zygomatiques. D’ailleurs le mot d’ordre ici est donné « Libérons nos endorphines ! ». Ce qui pourrait s’apparenter, le rire devenu acte de résistance, un formidable slogan (et là on se dit que l’actualité s’engouffre à pas feutrés dans cette performance). Bon, avouons-le, on reste parfois circonspect devant certaines propositions, une reprise du Boléro de Ravel en rire majeur par exemple, dont on ne saisit pas trop le pourquoi de la chose par rapport au sujet sinon pour Jonas Chéreau d’aller jusqu’au bout d’une proposition aussi farfelue soit-elle et pour encore une fois ce qu’elle provoque ou contient de joie potentielle et commununicative.

En conclusion soyons pédant et citons le philosophe Alain qui résume sans doute le mieux cette performance un tantinet clownesque : Il y a une belle vengeance dans le rire, contre le respect qui n’était pas dû. C’est le plus bel accord du jugement et de la vie. Rien ne réconcilie mieux l’esprit et le corps ; car, dans les mouvements du sublime, le corps est toujours timide un peu. C’est pourquoi il est profondément vrai que le rire est le propre de l’homme, car l’esprit s’y délivre des apparences.

Joie, un spectacle de Jonas Chéreau

Créé et interprété par Jonas Chéreau, Catherine Hershey, Emma Tricard

Accompagnement artistique : Marcos Simôes

Musique : Christophe Albertjin

Regard : Valérie Castan

Costumes : Marcos Simôes

Accompagnement technique : Vic Grevendonck

photos : © François Ségallo ( 2), François Maurisse ( 1 & 3)

Crée le 21 octobre 2025 à Bruxelles

Du 21 au 23 octobre 2026

La Ménagerie de Verre

12 rue Léchevin

75011 Paris

Réservation : www.menageriedeverre.com