La Feuille. De ce spectacle d’Emmanuelle Huynh et de Nicolas Floc’h, créé en 2005 à la Chapelle de Genêteil, à Château-Gontier en Mayenne, et présenté actuellement à La Ménagerie de Verre, au sein du festival Les Inaccoutumés, dans lequel se bousculent à merveille performances, projections, concerts et expositions, on peut attendre beaucoup. Oui, nous sommes déjà emportés au moment de prendre place devant une scène déserte, avec juste deux grandes feuilles de papier au sol, légèrement froissées. Alors on attend, sagement. Et c’est commencé puisque de temps en temps un peu de musique aiguë et mal aimable se laisse entendre et que oui, on ne peut pas dire le contraire, un peu de mouvement apparaît sous ce kraft gris géant (gris pouvant être rouge d’autres jours ?). Mais pas beaucoup plus. L’annonce de ce spectacle nous faisait rêver, nous faisait imaginer une danse monochrome et dynamique épousant jusqu’à la matière d’une sculpture étrange. Du haut, du bas, de l’étrange même. Mais rien que de l’espoir, c’est déjà ça.

On pense le plus souvent à un sol mal rangé vu de près, perspective sur d’immenses feuilles grises, sorte de A4 surdimensionnées. La Feuille nous tient en alerte, on attend l’expression d’un talent considérable, transformant pourquoi pas cette lenteur en un mouvement espéré et, la preuve, il arrive. Se fait entendre aussi, le kraft froissé, ce bruit rendant les chats fous. Les « espaces invisibles » annoncés sont bien là, puisqu’à part du fouillis en gros, rien de plus, on ne voit rien. Invisibilité aux mouvements imaginés. Un conte au sol. On s’étonne de la présence de danseurs sous ces deux feuilles. On attend, encore, encore. De temps en temps musique étrange, forte, comme mal venue. Puis silence, espoir de véritable mouvement, d’un esprit plus réel mais non, rien de rien. Un haussement d’épaule, un bassin qui doit aller à gauche sous le papier, éventuellement. Imaginons, restons calme.

Puis magie subite, les deux feuilles deviennent trois, se lèvent, s’enlacent, s’ébattent ou se battent tout court. Du papier d’alu doré prend vie. C’est toujours ça. Les froissements sortent de cette lenteur extrême, de ces tartines de lassitude. Et, ah, nouveauté, un pied orange et blanc apparaît ! Non, rien, juste un petit mouvement de trop et une basket a pris un mauvais chemin. Quand la surprise montre le bout de son nez, qu’on se dit qu’un début est là, non, retour à la monochromie anguleuse. Ceci dit, l’imagination a les portes grandes ouvertes La Feuille a toutes les portes ouvertes ! Le public revient vers la feuille d’alu sous la brise fine, avec ses copines : une qui participe au rien surdimensionné, et l’autre plate ou presque, et qui surprendra pourtant au moment des applaudissements, elle aussi cachait deux danseurs.

Le pourquoi tout cela nait avec La Feuille. Est-ce une question philosophique ? Le titre aurait dû être L’absence ou encore Le vide, quelque chose comme ça. Beaucoup est attendu face à ce qui passe pour une annonce exceptionnelle et juste du rien frémit au sol, ou presque. Le courage nécessaire à cette équipe pour plonger dans l’essence du faux plat, de l’inexistence est gigantesque et laisse pantois. Si tel est le sens caché de la feuille alors oui, bravo.

La Feuille, performance d’Emmanuelle Huynh et Nicolas Floc’h

Avec Emmanuelle Huynh, Nicolas Floc’h et Eliote Céleste Bizarro, en alternance avec Nuno Bizarro

Photos : © Nicolas Floc’h

Créé le 15 janvier 2005 à la Chapelle du Genêteil, Château-Gontier

Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels

Durée du spectacle : 35 minutes

Les 15 et 16 octobre à 19h, le 17 à 18h

La Ménagerie de Verre

12, rue Léchevin

75011 Paris

Réservations : 01 43 38 33 44 www.menageriedeverre.com