Dans cette salle de bain, lieu de tous les décrassages, où l’intime se révèle et les corps sont mis à nu, Claire et Solange singent leur domesticité au service de Madame. Cérémonie sadomasochiste où l’enfer sartrien c’est avant tout soi autant que les autres, la première vêtue des habits de Madame, pomponnée comme Madame, insulte la seconde réduite à sa stricte condition ancillaire, que dénoncent ses gants de vaisselles empuantis et son sarreau gris passe-muraille. Solange, la rage au ventre de tant d’humiliation reçus en gage, étrangle Madame après avoir tenté de la noyer dans la baignoire. Ultime répétition avant de passer à l’acte prémédité. Ces deux, crachant leur haine d’une classe dominante qui les exploite, les abêtit, attendent Madame pour enfin solder leur compte après avoir dénoncé Monsieur aux autorités. Madame est enfin là, le tilleul au gardénal aussi (10 gouttes pas plus), prêt à être servi. Madame est bouleversée, Madame prend son bain, Madame prend son temps, Madame rêve d’une nouvelle vie avec Monsieur au bagne, et le tilleul refroidit. Mais Monsieur est libre qui attend Madame au Bilboquet. Madame repart, oublie le tilleul froid. Et puisqu’il faut bien en finir d’une façon ou d’une autre, clore cette farce tragique, puisqu’il faut tuer Madame, c’est dit, Claire boit le tilleul.

Pièce de Jean Genet, inclassable dans sa forme oscillante sèchement entre plusieurs styles dramaturgiques, subversive et corrosive dans son propos, poétique aussi en sa trivialité rêche, c’est pour tout metteur en scène l’obligation de choisir ou non entre la farce, le burlesque, la comédie, la tragédie. Carme Portaceli ne choisit pas, embrassant tout ça qui marque le chaos intérieur, les humeurs mouvantes des deux sœurs, au bord du gouffre, de la folie et prêt d’y tomber.

Carme Portaceli s’attache à ses trois figures féminines, enfermées chacune dans leur condition, dans l’image qu’on leur impose, dans celle qu’elles renvoient. En cela Claire et Solange exacerbant le portrait de Madame, enviant ses privilèges qu’elles contrefont, dénoncent, aveuglées, un autre enfermement auquel Madame se soumet aussi. Au fond, Claire et Solange ne rêvant rageusement rien d’autre que d’être Madame passe d’une soumission à une autre, d’une aliénation à une autre, d’un fantasme à un autre. La différence de classe, au regard leur condition féminine commune qui demeure et les lie inconsciemment les unes aux autres, n’est qu’une illusion. Sans doute est-ce là, dans cette volonté illusoire de passer d’un état à l’autre et de son échec, d’être autre enfin, qu’est la tragédie que signe le dernier geste de Claire avec l’assentiment de Solange. Et c’est à cela que s’attache la mise en scène, cette reproduction du même, d’un déterminisme assassin.

Les Bonnes n’est pas un plaidoyer pour les domestiques mettait en garde Jean Genet. Ces deux sœurs, inspirées des sœurs Papin qui massacrèrent sans sourciller leur patronne sans jamais expliciter leur geste, sont deux monstres d’aigreur et d’envie mais nulle compassion de la part de Jean Genet. Non plus chez Carme Portaceli, qui telle une entomologiste, dissèque froidement les nerfs de cette tragie-comédie, on peut dire ça, et met à plat avec application et justesse la psyché de chacune et le rapport pervers qu’elles entretiennent entre-elles. Sœurs ennemies et complices tout à la fois, dans un rapport toujours ambivalent, voire incestueux, unies par cette volonté criminelle et la haine tenace cristallisée envers Madame, ce jeu de rôle, cette cérémonie trouble, morbide et malaisante, révèle aussi le lien ambigu et pervers entre elles-deux, jusque dans leur délire paranoïde. La mise en scènes évite cependant toute caricature, tout excès, offrant aux trois comédiennes une humanité sans rédemption au sein même de leur noirceur et sans doute par cette noirceur même, n’exprimant rien d’autre, pour Claire et Solange, qu’une désespérance à vif devant leur condition qu’elles s’obstinent, geste masochiste, chacune à leur tour, prisonnières de leur emploi, à rejouer ad nauseam. S’il y avait une réserve sans doute est ce dans la résolution de la mise en scène où Carme Portaceli ouvre la scénographie pour faire du plateau un espace mental. Pas vraiment réussi, pas vraiment utile non plus, au regard des intentions premières et générales de cette mise en scène jusque-là au cordeau et dont les intentions dramaturgiques explicites et le haut jeu des actrices portaient déjà les marques de cet inconscient ébréché et de ses non-dits menant à la catastrophe.

Il y a quelque chose de troublant et fascinant à voir ces trois actrices gémellaires jouer cette partition complexe avec un tel brio. Gémellaires de par leur âge, une même génération, mais aussi par l’imitation des sœurs qui littéralement empruntent la même gestuelle que Madame et de ses affects. Le corps est toujours le marqueur d’une différence de classe que Claire et Solange s’évertuent à atteindre mais qui n’est ici qu’artefact grossier. Edith Proust est Claire, explosive et fragile. Elissa Alloula est Solange, implosive et solide. Deux pôles opposés et complémentaires qui ne cessent de s’inverser, toujours aimantées l’une à l’autre, dans la panique, la souffrance et la lucidité implacable de leur servilité et de la haine qu’elle engendre. Elles sont dans cette sublime partition sur le fil d’une folie qui les emporte bientôt, d’une grande maîtrise pour ne jamais tomber dans la surenchère, jusque dans la théâtralité exacerbée de leur cérémonie. Deux grandes actrices et partenaires complices. Anna Cervinka est une Madame idoine, d’une brutalité inconsciente dans son rapport avec Claire et Solange, cette condescendance de classe qui est aussi violence. Son impudeur à se mettre nue devant elle n’est que la marque de son indifférence devant les domestiques ainsi invisibilisées. Anna Cervinka déroule sa partition avec le même talent chevillé, la même intelligence spontannée que ces partenaires. Farce noire et comédie désespérée, toute la subversion de Jean Genet est là, dans cette tragédie sortie des cuisines, que résumerai des gants de vaisselles empuantis.

Les Bonnes, texte de Jean Genet

Mise en scène de Carme Portaceli

Avec la troupe de la Comédie-Française :

Anna Cervinka, Elissa Alloula, Edith Proust

Dramaturgie : Inés Bosa

Scénographie : Paco Azorin

Costumes : Silvia Delagneau

Lumières : Davis Picazo

Musiques originales et son : Jordi Collet

Travail chorégraphique : Ferran Carvajal

Assistanat à la mise en scène : Ruth Orthman

Photo : © Agathe Poupeney

Jusqu’au 25 octobre 2026 à 20h30

Le dimanche à 15h

Relâche les lundis

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet

4 square de l’Opéra

Louis-Jouvet

75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

www.comedie-française.fr

www.athenee-theatre.com