A l’heure où la culture devenue « non essentielle » n’est plus qu’une variable d’ajustement budgétaire, où les réductions drastiques des subventions allouées ordinairement par l’état et les collectivités locales mettent en péril les théâtres et les compagnies, toute la chaîne de création et de production, entraînant une catastrophe artistique et humaine sans précédent, où le rôle même de la culture, dans sa fonction éducative et émancipatrice, est sciemment ignoré, où le mot de « populaire » devient un artefact grossier du populisme, la censure (financière) une arme politique et idéologique, ce qui se joue au théâtre de Bussang, rattrapant cette actualité dramatique et mortifère, est une démonstration de l’importance des utopies, que le nom de Théâtre du Peuple, et de sa devise « Par l’art, pour l’Humanité », n’est pas un mot vide de sens, que cette aventure débutant en 1895 à l’initiative de Maurice Pottecher et de sa femme Camille de Saint Maurice, Tante Cam, il y a 136 ans donc, épousant les méandres de l’Histoire, deux fois détruit, deux fois reconstruit, pionnier de la décentralisation théâtrale et pourtant longtemps ignoré des pouvoirs publics, méprisés à son début des cénacles et salons intellectuels parisiens, cette aventure donc qui implique tout un village lorrain, de génération en génération, collectivement, par-delà les classes sociales, les origines, ce beau théâtre en bois là, lieu de création unique en son genre mêlant amateurs et professionnels, est un lieu de résistance à sa façon prouvant sans contradiction de l’importance de la culture partagée qui n’est pas ici un simple divertissement mais un véritable lieu d’échange, d’éducation artistique, humaniste osons le dire, où l’héritage audacieux de Maurice Pottecher perdure, évolue et fructifie, ouvert à la modernité sans rien renier de ses valeurs toujours inscrite au manteau d’Arlequin, « Par l’art, pour l’Humanité »… 

Héritiers des brumes c’est cette histoire-là, de cette utopie devenue réalité, dont s’empare dans cette création une jeune troupe, acteurs, actrices d’aujourd’hui, professionnels et amateurs confondus, qui tentent de reconstituer cette aventure hors-norme, incarnant ceux et celles qui furent de cette épopée, de loin ou de près, interrogeant à l’aune de leur jeunesse et d’un monde en plein chaos cette aventure humaine encore pérenne. 135 ans d’une histoire singulière, le rêve de Maurice Pottecher d’un théâtre populaire qui ne rencontrât dans les salons parisiens, celui de Léon Daudet particulièrement, que mépris. Alors c’est dans un pré de son village d’origine, Bussang, sur quelques planches pour scène, que commence cette épopée, cette folie qui épouse bientôt les soubresauts parfois tragiques de l’Histoire. Une épopée éminemment théâtrale, forcement théâtrale, avec ses joies, ses drames, ses amitiés, ses passions, ses rivalités, ses histoires d’amour, ses histoires de familles, ses morts, fantômes qui hantent le théâtre et qu’une didascalie ne suffit pas à faire disparaître. Et tous ceux-là, celles et ceux qui ont fait le Théâtre du Peuple, abeilles d’une ruche effervescente, lui donnant la légitimité de son nom. La famille Hans, pour exemple, entreprise de menuiserie qui de père en fils et fille ont construit, reconstruit, au fil du temps ce théâtre en bois exceptionnel s’ouvrant sur la forêt et sur lequel veille au pied de la scène le vieux Fagus. Et tous les comédiens amateurs qui font la particularité du Théâtre du Peuple. C’est une fresque foisonnante où le présent fait parfois irruption dans ce récit pour interroger ce passé, contextualiser une époque mise ainsi en perspective, émettre réserves et justes critiques. Théâtre dans le théâtre où l’on joue à jouer, une heureuse distance qui évité tout didactisme. Ainsi du rôle des femmes, trop souvent occulté par des hommes non encore, syndrome d’un temps mysogine, « déconstruits ». Camille Saint Maurice pour la formation des acteurs, l’indispensable administratrice Germaine Kiener sous la direction de Jean Richard-Willms, et l’apparition de Jeanne Laurent*, enfin ici réhabilitée par une (trop) courte apparition. L’importance de Jean Richard-Willms succédant à Maurice Pottecher, fidèle, trop sans doute, à cet héritage confié et qui lui fait rater l’aventure de la décentralisation naissante dont Bussang fut pourtant le pionnier. Avant que le metteur en scène Tibor Egervari en 1972 ne prenne les rênes du théâtre et l’ouvre enfin et non sans difficulté à la modernité, élargissant enfin le répertoire jusque-là consacré exclusivement à l’œuvre de Maurice Pottecher. Une oeuvre conséquente écrite pour ce théâtre et son idéal mais, avouons-le pour l’avoir lu, ayant fortement vieilli. Tibor Egervari qui ouvrira la voie à d’autres metteurs en scène lesquels jusqu’à Julie Delille aujourd’hui imprimeront chacun leur marque ancrant davantage Bussang dans le paysage théâtral contemporain. Car Bussang, ce fut aussi des crises et des échecs qu’il fallut surmonter et qui le furent non sans déchirement. Evidemment brasser 135 ans d’une telle aventure en 6 parties, 6 heures de spectacle quand même, oblige nécessairement à l’ellipse, au manque, au choix drastique (on passe un peu vite sur les derniers metteurs en scène, et de façon étrangement burlesque, de François Rancillac à Vincent Goethals en passant par Christophe Rauck ou Pierre Guillois) voire à l’imagination (qui voit ainsi apparaitre curieusement Camille Claudel). Qu’importe, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, ont fait œuvre de dramaturge plus que d’historien au sens où ils ont privilégié l’aventure humaine, le regard forcement subjectif de ceux qui furent de l’aventure, et ses toujours fragilités et contradictions, au cœur de cette utopie devenue hétérotopie, un lieu concret ou se déploie l’imaginaire.

Et Julie Delille met cela en scène avec simplicité, fluidité, une ligne claire privilégiant la direction d’acteur, lesquels, tous formidables, se démultiplient sur le plateau, d’un personnage l’autre quand ils ne jouent pas leur propre rôle, s’interrogeant, nous interrogeant, sur cette utopie qu’ils semblent découvrir au fur et à mesure qu’ils empoignent leurs personnages, questionnés eux aussi en regard de leur époque traversée et de leur expérience présente. Avec le si magique du théâtre pour viatique tout est possible ici, se jouer des époques se chevauchant, caracolant, comme pour un comédien incarner à lui seul une généalogie entière sans que nous nous perdions. 

La poésie de cette mise en scène tient au théâtre lui-même que Julie Delille met avec finesse et justesse en valeur. Plateau le plus souvent nu s’ouvrant toujours sur la nature que découpe la lumière naturelle, la représentation débutant à 11h, se terminant à 22h, on suit ainsi la course du soleil qui sculpte par toutes ses ouvertures et fissures ce vaisseau de bois qui se révèle à nous de belle façon. C’est lui le personnage principal, le cœur de cette utopie, et sur lequel veille depuis sa conception Fagus, le hêtre, témoin séculaire. Julie Delille inscrit de fait, comme le souhaitait Maurice Pottecher, ce théâtre dans son ancrage naturel qui en fait ce lieu unique. Elle joue ainsi avec subtilité de l’ouverture attendue des portes au fond du plateau. Et de la forêt au lointain elle fait un élément dramaturgique bouleversant, lieu de passage entre les vivants et les morts. Par contraste et pour marquer le lent déclin de ce lieu enclos avec le temps sur lui-même, avant sa reprise en main par Tibor Egervari, le cinquième tableau est encombré d’éléments scéniques, décors et costumes, témoin d’un passé révolu, d’un présent déconfit et d’un futur incertain dans lequel erre Pierre Richard-Willms, prisonnier d’un héritage consenti mais sans audace aucune comme le souligne si bien Jeanne Laurent, l’excluant de fait de la décentralisation en cours. L’ouverture à la modernité passera par brûler les décors, tout un symbole, par le même Tibor Egervari, ouvrant le Théâtre du Peuple au changement. Ce pourrait être pesant c’est au contraire léger, parfois grave, Julie Delille jouant de divers registres. On rit, on est ému sans honte aussi, captifs c’est certain de cette épopée. Le jeunesse des comédiens sur lesquels elle se repose avec évidence, pas encore bridés par des habitus théâtraux, vierge de tout à priori, dynamise cette mise en scène qui jamais ne se relâche malgré ses 6h de représentation. Et s’il fallait retenir une seule image, c’est ce fil tendu de la scène à la salle, un lien fragile et ténu, par les comédiens et dont chacun dans le public s’empare sans le rompre… 

Hériter des brumes, d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi

Mise en scène de Julie Delille

Dramaturgie : Alix Fournier-Pittaluga

Création lumière : Elsa Revol

Création musicale : Julien Lepreux

Costumes : Clémence Delille

Accessoiriste : Elise Villate

Assistanat mise en scène : Sandrine Pirès

Stagiaire assistant mise en scène : Aurélie Sarr

Avec : Raphaëlle de la Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre et les comédiens amateurices de la troupe 2026 du Théâtre du Peuple : Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et benjamin Pourchet

Du 16 juillet au 28 août 2026

Mercredi, samedi et dimanche à 11H

Durée 6h, 2h d’entracte tous les 2 épisodes

Théâtre du Peuple

40 rue du Théâtre

88540 Bussang

Réservation : 03 29 61 50 48

www.theatredupeuple.com

reservation@theatredupeuple.com

Toute la programmation du Théâtre du Peuple : theatredupeuple.com