Bashar Murkus nous a habitué lors de ses trois passages au Festival d’Avignon à des spectacles où la violence et le rapport de force n’avait d’égale que la recherche de sens (Le Musée, 2021 et Yes Daddy, 2025), quitte à effacer le langage (Milk, 2022). Le jeune metteur en scène palestinien nous a surpris avec sa dernière création jouée à la Cité internationale de la langue française à la fin du mois de juin, avec une proposition très différente des précitées, généreuse en mots et très narrative, qui avant de partir en tournée à la rentrée en France est passée par le Palais de la culture de Ramallah début juillet pendant son festival des arts contemporains.

L’Épopée de Bani Hilal est un récit inscrit au Patrimoine immatériel de l’Unesco en 2008. Si ce voyage de la tribu bédouine allant de l’émirat du Nadj jusqu’en Tunisie fut connue jadis de génération en génération de conteurs et musiciens du Moyen-Orient, il ne l’est plus aujourd’hui que par des poètes populaires de Haute-Égypte, et il est certain que sans une nouvelle transmission, le texte bien que protégé tombera dans l’oubli. Bashar Murkus, avec le Khashabi Theatre qu’il co-dirige toujours à Haïfa avec sa complice Khulood Basel, en partenariat avec le Théâtre du Châtelet et avec le soutien de l’Institut français dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, est parvenu en réécrivant l’épopée à partir d’archives, de travaux de recherche et de quelques enregistrements, à relever le sacré pari de l’adapter sur un plateau. Car il faut bien dire qu’elle n’est pas simple à suivre pour les non arabophones ou amateurs de fresques de longue haleine, qui devrait en théorie durer 150 heures. Et pourtant le charme de ce spectacle d’images, poétique et musical opère.

D’abord, tout est fait pour impliquer le public, à commencer par l’accueil où la gentillesse toute orientale se manifeste par des « ahrlan, ahrlan ! » (mot qui signifie à la fois bonjour et bienvenue en arabe) scandés par les comédiens déjà en place, tout sourire sur le plateau, alors que les spectateurs entrent s’asseoir dans la salle. Sur un écran défilent les jalons temporels essentiels de l’histoire et les qualités des différents protagonistes, que l’on aura toutefois du mal à mémoriser tant ils sont nombreux, avec la compassion de la troupe se moquant à plusieurs reprises des confusions dans lesquelles le public se sent assurément plonger et régulièrement in extremis rattrapé par des retours sur chaque étape des trois heures de spectacle.

Si l’on essaye de résumer le fil des méandres de cette histoire, il faut partir des lamentations d’un émir du nom de Rizq Ibn Nail de ne point avoir eu de fils, mais qui trouve femme à la Mecque accouchant d’une fille. A l’étang aux oiseaux, désespérée, Khadra forme le vœu d’avoir un fils en choisissant un oiseau noir et accouche quelques mois plus tard de Salama, qui s’appellera aussi Abou Zayd, noir de peau qui lui vaudra toutes les suspicions d’infidélité que l’on peut imaginer. Le même jour, naissent Abou al-Qamsan, qui deviendra son ami, la jument Hamra (la rouge), qui le suit dans sa destinée, Hassan, fils du roi Sarhane et le futur chevalier Diab. Chassée, Khadra trouve refuge auprès de Fadil, chef des Zahlanites qui adopte son fils. Objet des faveurs du Roi, et de la persécution des jaloux, il finit par assassiner son maître l’ayant traité de « réfugié » et l’un de ses camarades. Cette étape est un point de bascule à la fois dans le récit et la forme théâtrale choisie, qui devient plus sombre, même si toujours poétique et dynamique. Le passage renvoie évidemment à toutes les pièces antiques (des Suppliantes d’Eschyleaux Héraclites d’Euripide en passant par Œdipe Roi de Sophocle entre autres) parlant d’exil jusqu’aux problématiques actuelles. Comme dans les grandes tragédies grecques, les événements de L’Épopée de Bani Hilal se poursuivent par un cycle guerrier provoqué par un esprit de revanche et de rapport de forces entre tribus ponctué de quiproquos et péripéties proches d’un opéra bouffe ou mozartien se concluant par une fin provisoirement heureuse où les anciens bannis (mère et fils) sont réhabilités et même héroïsés à mi-spectacle (c’est-à-dire pour conclure sa première partie). La tension dramatique remonte avec des rebondissements divers, passant par une aventure très Roméo et Juliette, se poursuivant par une longue Odyssée presque homérienne, où Tunis se substitue à Troie, mais s’achève dans un bain de sang.

Il faut accepter de lâcher prise dans le déroulé de ce récit qui pourrait être indigeste dans son expression de frustrations et de vengeance et s’autoriser à ne pas toujours tout comprendre du fait de la difficulté de suivre un texte très abondant et une scénographie en évolution constante et surtout animée par des comédiens-chanteurs et danseurs extrêmement enjoués et talentueux qui nous entraînent dans leur course effrénée depuis la péninsule d’Arabie jusqu’aux déserts tunisiens. Il faut se laisser emporter par le rythme du percussionniste Rami Nakhle (jusqu’à l’épatant solo final à l’aveugle), par la voix envoutante de Rana Baransi, par les effets visuels d’un théâtre d’ombres augmenté (grâce aux plaques de verre colorées, manipulées à vue sur le plateau) par les galops des chevaux de tissus (la jument rouge évoquant un instant la célèbre peinture de Kouzma Petrov-Vodkine), par la grâce de la danseuse dans ses tournoiements façon derviche-tourneur ; et puis s’étonner de l’inventivité permise par la simple manipulation des malles roulantes et laisser les rires fuser à la vue des arbres parlants, dans une rupture façon commedia dell’arte, avant que la terre ne soit déversée sur le devant du plateau, symbolique de toutes ces conquêtes et morts accumulés et de ce retour à la Mère nature…

L’Épopée de Bani Hilal

Écriture, conception, mise en scène : Bashar Murkus

En arabe, surtitré en français

Traduction du texte en français : Chakib Ararou

Scénographie : Majdala Khoury
Dramaturgie : Khulood BaselArrangements musicaux et compositions musicale: Habib Hanna
Production musicale : Khalil EPI
Musique : Rami NakhleCréation lumière et direction technique : Muaz Al Jubeh
Régie son : Moody KablawiFabrication marionnettes : Vita HleihilAssistant design et régie de plateau : Nancy Mkaabal
Chorégraphie de la danse Dabke : Samaa Wakim
Production et diffusion : Samera Kadry

Avec : AAbed Zoabi, Adan Rabos,Atallah Tannous, Maisan Miso Samara, Maya Omaya Keesh,Rami Nakhleh, Rana Baransi 

Vu le 27 juin 2026 à 17h30 à l’Auditorium de la Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts

Durée : 2h50 (avec entracte)

En tournée : au Théâtre des 13 vents centre dramatique national de Montpellier les 8 et 9 octobre 2026, au Mixt de Nantes le 3 novembre 2026, au Théâtre du Chatelet pour une date à venir à la rentrée 2026-27