A voir le plateau jonché des cadeaux qu’ils n’ont jamais ouverts, des jouets d’enfants épars, de tout ce qui traine et qu’on abandonne, on se dit que la même scène se rejoue à l’infini dans ce couple. Lorsque Simone revient chez elle après une semaine de déplacement professionnel à l’étranger, elle retrouve Erik son mari, traducteur, et lui ramène un cadeau qu’il n’ouvre pas (les enfants sont couchés). Totalement englouti sous l’amoncellement des paquets, il est mal et doute de leur couple. Il se croyait avec son épouse l’avant-garde (elle brillante ingénieur qui parcourt le monde, lui homme au foyer avec les enfants) et se retrouve garde chiume , écrasé dans un rôle trop lourd, frustré de tous les cadeaux désirés qu’il n’a jamais eu .Quand il lui explique son métier, elle lui répond « l’auteur t’a prêté ses romans pour que tu lui traduises, mais ça reste ses romans » ce à quoi il renchérit : « il y a un livre écrit dans une langue et cette langue est la limite car elle n’est pas comprise partout. Alors je prête ma langue à cette œuvre et permet le transfert », belle métaphore des fonctions maternelles et paternelles complètement flouées chez eux comme si tout était interchangeable. Tout espoir de transmission est même anéanti « Dans quelques années, de toute façon, ils ne voudront plus rien savoir de nous, personne ne voudra plus rien savoir de nous, nous serons totalement hors sujet et mis au rebut »
Comme la répétition d’un jour sans fin, le même scénario se répète mais les rôles s’inversent, Erik parcourt le monde tandis que Simone reste à la maison, grâce à une magnifique progression de la lumière et des changements de costumes à vue. Mais ce changement ne change rien, même abyme de frustrations, de gestes qu’on attend et qu’on n’a pas, d’absence de réponses aux questions qu’on se pose jusqu’à cet amoncellement d’objets, cette montagne de cadeaux comme si l’achat pouvait compenser le don.
On observe ces deux êtres comme on observerait, dans un laboratoire, des rats soumis à des injonctions épuisantes. Condamnés à revivre un jour sans fin, face à l’échec de leurs tentatives pour parler, dialoguer, ils ne parviennent pas à changer de disque dur, à lâcher sur leurs ambitions, ce qui supposerait de se confronter à ses propres fragilités. Tel l’escargot claquemuré dans sa coquille, en voulant tout maitriser, ils se condamnent à l’échec qui creuse un peu plus leur béance.
Mayenburg, comme Duncan Mac Millan, a le chic pour choper le rythme du langage commun, s’interrompre au milieu d’une phrase, se chevaucher en parlant tout en captant certains mots, s’entrechoquer d’expressions, d’explications qui font dériver l’échange vers un langage de sourd. Les deux interprètent (remarquables Marilyne Fontaine et Assane Timbo) donnent l’impression dans leur jeu de se perdre en route, de s’élancer sans savoir où ils vont atterrir dans une intensité qui monte crescendo, entre le jaillissement et l’écroulement, ponctuant leurs interactions de dénégations « N’en parlons plus, peu importe ». Cela suppose des deux comédiens une grande porosité au moindre geste de l’autre, une grande confiance dans son partenaire puisqu’ ils sont isolés dans une bulle, privés de toute adresse directe au public.
Un tour de force parfaitement réussi sur le temps qui passe et ne se rattrape guère ainsi qu’une fable d’une noirceur abyssale. Robin Ormond, dans sa mise en scène d’une simplicité biblique millimétrée met à bas les espoirs de libération de toute une génération à l’heure de la mondialisation « heureuse », égratignant au passage les soi-disant vertus du dialogue tous azimuts. Peu importe, vraiment ?

Peu importe, texte Marius von Mayenburg
Mise en scène & traduction de Robin Ormond
Scénographie & lumières Manon Vergotte
Costumes Louise Digard
Création sonore Arthur Frick
Photo : Scénographie & lumières Manon Vergotte
Costumes Louise Digard
Création sonore Arthur Frick
Avec : Marilyne Fontaine et Assane Timbo
Durée 1h20
Jusqu’au 25 juillet à 13h50
Relâche le 20 juillet
La Scala Provence
3 rue Pourquery Boisserin
84 000 Avignon
Réservation : 04 65 00 00 90
www.lascala-provence.fr

