Quelle joie l’on se faisait d’aller voir le tg STAN dans le lieu toujours aussi magique de la Carrière de Boulbon, où l’on découvrait en haut de la montée pierreuse un dispositif tri-frontal et une estrade carrée accessible par quatre mini escaliers augurant d’une circulation dynamique entre scène, coulisses à vue et public !

Faisant fi d’un commencement dans les règles, la joyeuse compagnie comme dans un théâtre de foire chauffait son public par un exercice ressemblant à un défi de tirage de cordes, avec la désopilante Els Dottermans faisant mine d’avoir besoin des encouragements des spectateurs face à son acolyte masculin afin de hisser un lustre en métal au-dessus d’une structure dissimulant à peine un lourd rideau de velours rouge de théâtre. On salivait alors d’avance sur les gags à venir. Le prologue annonçait par ailleurs, le programme plutôt réjouissant de prendre le contre-pied du réel et des évidences : « Ce n’est plus le temps de la guerre » crie Jolente De Keersmaeker. Et l’invitation reprise du tragi-ballet de Molière, Psyché, de céder à l’amour en toute hypothèse, car « quelque chaîne qu’un amant prenne, la liberté n’a rien d’aussi doux » avait de quoi séduire. Une promesse de presque cinq heures de répit dans ce monde de bruit et de fureur, avec Molière dépoussiéré par des saltimbanques flamands, dont la réputation n’était plus à faire ? Nous étions conquis d’avance et réjouis que le directeur du Festival Tiago Rodrigues ait réparé un injuste oubli dans la programmation du Festival depuis ses origines, montrant sa reconnaissance à une troupe qui lui redonna foi en le théâtre.

Et pourtant, alors que ce spectacle a été conçu dans la suite de ses précédentes créations revisitant les best-sellers de Molière, Le Misanthrope en 1998, Poquelin I en 2003 et Poquelin II en 2017, 1, 2, 3 Poquelin, la partiellement nouvelle compilation de cinq œuvres de Molière, créée aux Nuits de Fourvière, n’a pas pris sur les hauteurs d’Avignon et a senti un peu le réchauffé et la sauce rallongée. En effet, point de nouvelle pièce travaillée in extenso, si l’on excepte un morceau du Mariage forcé, le collectif revendiquant de remettre l’ouvrage ancien sur le métier. Ce furent donc, L’Avare, Le Médecin malgré lui, Le Malade imaginaire qui furent présentés, ainsi qu’un montage de leur cru déjà précédemment joué lui aussi, intitulé Les Egotistes.

On ne peut faire injure à la troupe pleine d’entrain et de plaisir de jeu de s’amuser avec des décors et des costumes de récupération, d’user de gags de potache ou de reprendre les codes du théâtre de polichinelle avec des frites en mousse de piscine en guise de bâtons, ni de faire rouler les consonnes de leur accent flamand inimitable, faisant mine de trébucher sur les mots et d’en appeler au souffleur, mais ce comique de répétition et confinant presque parfois à la cour de récréation et ses jeux à la « 1, 2, 3 soleil » auxquels le titre  1, 2, 3 Poquelin pourrait se rattacher, ne fonctionne peut-être pas sur une telle durée de représentation ou en un lieu trop grand et grandiloquent. Il manque la proximité sans doute, en dépit des tentatives des comédiens de venir sonder nos émotions, mais aussi moins convivial de balancer aux premiers rangs des paquets de chips quand commence l’entracte.

Alors il aurait fallu peut-être passer à une autre dimension sur le fond. Et, il aurait incontestablement pu y avoir matière de traiter plus finement les rapprochements opérés entre chaque pièce, eu égard au choix des extraits. On regrette en particulier que ceux relatifs aux rapports hommes-femmes n’aient pas été saisis pour autre chose que faire rire grassement le public sur les vertus de battre ou non sa femme, où l’on a vraiment cherché le second degré au-delà de ce que Molière a vraiment voulu faire et on ne peut s’empêcher de s’étonner, autant des rires que de l’occasion manquée d’une pirouette intelligente faisant écho à l’actualité, dans cette époque plus que troublée, notamment dans le milieu du spectacle vivant ; voire même d’un mea culpa puisque la question des violences sexuelles et sexistes a touché directement l’un des co-fondateurs du tg STAN, retiré du générique et du spectacle, car sujet de différentes plaintes de viol et qui aurait été reconnu coupable de voyeurisme par un tribunal correctionnel belge, selon les révélations toutes récentes du collectif Meetoo théâtre.

Et même si l’on quitte cette thématique, il faut plus que de l’entrain et de la gouaille pour renouveler Le Malade imaginaire dont le texte est déjà si parfait que lui ajouter du croquignolesque n’apporte rien en réalité ni à la force humoristique intrinsèque de cette pièce, ni à sa causticité. Claude Stratz écrivait à son sujet que « C’est une comédie crépusculaire teintée d’amertume et de mélancolie. »

C’est avec amertume et mélancolie que l’on s’extirpa vers 1h30 du matin, le cœur un peu lourd, la Carrière…

1, 2, 3 Poquelin

Textes : Molière
Lumière : Luc Schaltin

Son : Alexandre Fostier, Brecht Beuselinck, Dimitri Devos

Costumes : Inge Büscher, An d’Huys 

Coordination technique : Patrick Martens, Iwan Van Vlierberghe 

Stagiaire dramaturgie : Juliette Castro

Photo : Christophe Raynaud de Lage

De et avec : Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas, Stijn Van Opstal

Carrière de Boulbon

A 21h, jusqu’au 25 juillet

Durée : 4h45 (avec entracte)

Tournée en 2026 :

4 octobre, Théâtres en Dracénie, Draguignan

Du 8 au 10 octobre, Comédie de Caen – CDN

Du 14 au 17 octobre, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie, avec le Théâtre Garonne

du 4 au 6 novembre, Le Quartz, Scène nationale de Brest

13 novembre, Le Manège – Scène nationale transfrontalière, Maubeuge

Du 3 au 6 décembre, Théâtre du Rond-Point, Paris

Retransmission en direct différé le 17 juillet sur France 5 et France TV