Une bande de jeunes qui discutent sur un banc. Mais proprets les jeunes. Pas le gros cliché d’un quartier prioritaire de banlieue. Les trois lignes de spots colorés et les tenues vestimentaires feraient plutôt penser au monde Benetton des années 80 ou à une salle de bal où des ados dansent encore des slows. Mais avant de passer à ce classique des boums de ces décennies de la fin du XXème, le bref coup de sifflet qui retentit suivi d’un noir tout aussi bref, enclenche une dynamique qui ne va quasiment pas s’arrêter pendant une heure.
Un rythme de tambour immédiatement irrésistible s’impose, le bras gauche de l’un des quatorze danseurs s’élève, une tête se tourne, des secousses agitent un torse, auxquelles répond une épaule par une vague, chacun y allant de son morceau de corps en nous regardant simplement, sans défi, ni complicité, dans une vibe très calme en dépit de la musique qui ne connaît aucun ralentissement. Les torsions se font de plus en plus intenses, les mouvements de pieds ou de têtes de plus en plus nerveux ou saccadés, comme s’il y avait urgence à faire sortir une énergie trop longtemps contenue, les corps se rapprochent, certains s’emboîtent presque, les lèvres rouges frémissent. L’explosion est pour bientôt. Tout déborde. La main d’une danseuse s’agrippe au tee-shirt blanc comme le sien de son voisin du moment, puis à la chemise de l’autre, le début d’une chaîne qui va s’agrandir sur ce même banc qu’ils vont quitter momentanément pour investir le sol vers le public tel un ressac incontrôlable et ramené au banc exerçant comme une force d’attraction.
Un quart d’heure et des poussières d’un début d’explosion d’énergie qui s’arrête net… 10 secondes… et repart dans des déplacements, l’air de rien, millimétrés jusqu’à la fin de la représentation de How Romantic. Les pas de deux se font sportifs, voire même acrobatiques, les genouillères des danseuses prennent tout leur sens ou leur rôle dans les tombés joyeux, après de non moins radieux portés. On aimerait prendre part physiquement à cette fête des corps, qui devient de plus en plus sensuelle ou sensible, sans être vraiment charnelle. Un pas de deux magnifique et tendre réunit Brecht Bovijn et Ihsaan de Banya, aux styles et personnalités bien distinctes, comme le reste de la distribution, tous remarquable (avec un coup de cœur personnel pour Mai Lisa Guinoo ; Dawid Lorenc ; Gaspard Schmitt et Nadege Kubwayo insuffisamment visible en revanche, à l’exception de son dernier solo).
Les couples se forment et s’apaisent, presque timides dans le silence qui se forme avec la musique qui devient sourde, comme l’écho d’une fête lointaine. Ils se regardent un peu gauchement et chuchotent, ainsi que le font tous les humains qui se rapprochent et tâtonnent vers autre chose.
Le ballet lui-même de la chorégraphe grecque Katerina Andreou va vers d’autres horizons et une violence sous-jacente surgit, un couple se défait, et leurs corps et leurs gorges sont secoués de coups et de spasmes, celui de la femme semblant expirer à plusieurs reprises, allusion aux violences conjugales ? Avant qu’une autre violence ne s’installe, d’un ordre plus social semble-t-il puisque la chorégraphe a indiqué avoir été inspirée par le film They Shoot Horses, Don’t They ? de Sidney Pollack (tiré d’un roman de 1935), qui illustre les marathons de danse organisés en Californie pendant la grande Dépression, mettant les couples au défi de danser le plus longtemps possible, pour devenir vainqueur et récipiendaire d’une prime. Ce film qui avait déjà inspiré le chorégraphe du ballet de l’Opéra national du Rhin (accompagné de Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro avec la compagnie des Petits Champs), utilisant le titre français On achève bien les chevaux, créé au festival d’été de Châteauvallon en 2023, fait la part belle au rôle clef entraînant pour ne pas dire pervers de l’animateur, encourageant les danseurs à aller jusqu’à l’épuisement et la réalisation de portés et d’acrobaties risqués mais pouvant compter comme un tour supplémentaire. Même si l’on ne comprend pas le norvégien, le rythme à nouveau endiablé, enchaînant les tours de piste, avec des cavalcades très équines accompagnés de quasi hennissements, ne va pas jusqu’à l’épuisement pour divertir des spectateurs en quête de sensationnel, mais s’achève plutôt comme un joyeux feu d’artifice de sauts face public, utilisant le banc comme un obstacle de course épique, qui sert pour finir de lieu de ralliement à cette réjouissante équipée sursautant en harmonie et nous donnant furieusement envie de faire de même, comme un shoot d’énergie communicatif.
Des fâcheux pourraient rétorquer qu’il n’y a rien de particulièrement original dans cette proposition, participant d’un type de danse contemporaine que l’on retrouve fréquemment ces dernières années, très popularisé en France par la compagnie La Horde. On ne reproche pourtant pas à d’autres types de courants d’exploiter un même répertoire et d’essayer d’y mettre sa pierre. En l’occurrence, ces artistes du ballet norvégien et la chorégraphe à laquelle ils ont fait appel, ont réussi la seule chose qui importe dans le spectacle vivant : sonner juste et à transmettre des sensations fortes à leur public. L’on ne peut que sans réjouir et les remercier d’offrir avec générosité leur tripes sur le plateau, sans faire semblant.

How Romantic, de Katerina Andreou
Direction de répétition : Caroline Eckly
Direction artistique : Annabelle Bonnéry
Concept et chorégraphie : Katerina Andreou
Assistant artistique Costas Kekis
Création sonore : Cristián Sotomayor, Katerina Andreou
Lumière : Yannick Fouassier
Costumes : Indrani Balgobin
Production : Carte Blanche – Compagnie nationale de danse de Norvège (Bergen)
Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Avec : Iris Auguste, Ihsaan de Banya, Adrian Bartczak, Brecht Bovijn, Noam Eidelman Shatil, Mai Lisa Guinoo, Núria Guiu Sagarra, Ola Korniejenko, Nadege Kubwayo, Dawid Lorenc, Ole Martin Meland, Aslak Aune Nygård, Gaspard Schmitt, Olha Mykolayivna Stetsyuk
Jusqu’au 16 juillet 26 à 11h
Durée : 1h
La Fabrica
11 rue Paul Achard
84 000 Avignon
réservation : 0490276650
www.festival-avignon.com
Tournée :
4 et 5 septembre à la Comédie de Genève (Suisse)
le 3 novembre au Parvis Scène nationale de Tarbes
Le 5 novembre à l’Escale NEUF NEUF Festival à Toulouse ;
7 et 8 novembre à Roma Europe, Rome (Italie)
le 13 novembre au Volcan Scène nationale du Havre
du 19 au 21 novembre au T2G de Gennevilliers

