L’espace se saisit de l’époque : modularité, blancheur et miroirs. Il y a de l’open space dans l’air d’Open my chest and place our tomorrows inside, et, plus encore, une étrangeté propre à ces réalités dites virtuelles. Un espace abandonné où l’on se sent observé et où l’on se fait voir. Dans tout ce qui suivra flottera l’étrange et entêtante impression qu’une instance invisible, « ex machina » si l’on peut dire, observe ce qui a lieu. C’est une question d’adresse, comme si le public n’était qu’un intermédiaire, un passage vers une autre conscience. Il y a de l’oblique dans la présence d’Emmanuel Eggermont comme il y a de l’illusion d’optique. Pantalon en cuir noir, polo également noir, à son arrivée il s’empare d’un morceau de miroir obscurci, triangle pareil à un bris de glace, la tête disparait derrière et le corps ainsi métamorphosé, sans chef, effectue sa traversée des apparences.

Les mouvements sont ceux de la grammaire propre au chorégraphe, émanant d’une élégance du geste comme de son infinie précision. Une manière d’être où le for intérieur se diffracte en pure extériorité, dans une rigueur toute géométrique. Pourtant, ici, ces mouvements prennent une valeur inédite, révélant paradoxalement un trouble, une intranquillité (comme chez Pessoa). Le danseur y est un explorateur, de sa conscience comme de l’espace, un sourcier des terres du passé comme de celles d’un devenir. Il y aura des fins abruptes comme des points d’achoppement, il y aura des recommencements, mais jamais aucun renoncement. Le danseur mettra sa tête sur un plateau, tirera les fils invisibles d’une intrigue, mettra à distance une sourde douleur ou un menaçant chagrin. La chorégraphie s’émaille ainsi de gestes figuratifs sans pourtant qu’un sens l’emporte plus que l’autre, comme s’ils n’étaient que les vestiges, les peaux mortes se détachant d’une perpétuelle mue, ou bien encore, la clef secrète d’une introuvable formule.

Open my chest and place our tomorrows inside inaugure une conversation secrète entre des temps disjoints, comme autant de bribes attrapées dans l’entrebâillement d’une porte. Car, le chorégraphe l’explique dans ses notes d’intention, cette pièce s’est nourrie en amont de rencontres et entretiens avec la jeunesse de notre époque, enquêtant sur les imaginaires, les rêves, les peurs, de cette nouvelle génération. La danse n’est pas pour autant une restitution mais bien plus une re-situation de ce qui innerve souterrainement cette psyché. Elle est une intériorité se cherchant, se reflétant un destin dans les bris du passé. Elle est l’accueil d’une altérité dans une singularité. Par la mélancolique musique électronique de Rouge Gazon (Julien Lepreux) aux ombres réhaussées d’orgues, par la polysémie aux sombres accents qui sourd de la chorégraphie, par la dissolution du temps spectaculaire dans un temps oraculaire échappant à la mesure du récit, la pièce d’Emmanuel Eggermont est indéniablement empreinte d’une entêtante et capiteuse noirceur. Sont-ce les entrailles ouvertes par l’aruspice ou l’avenir qu’il y déchiffre qui brillent ainsi du crépuscule ? Dans la mort du passé, dans les morts oubliés, se reflètent les rêves de l’avenir. Jeux de miroirs, les illusions du passé se troublent dans les désillusions du présent. Chacun y plonge de sa propre histoire ouvrant sa propre poitrine et s’en émeut lorsqu’il la voit apparaître sans prévenir, ainsi de celle du triangle et de la couleur rose magenta sur fond noir d’Act up, ainsi de ces « die in », comme autant de petits cailloux semés dans la scénographie. Relire le passé, c’est aussi le relier à un devenir. Le geste de semer est le même que celui qui enterre. Une poignée qui s’ouvre sur le monde.

Open my chest and place our tomorrows inside, concept, chorégraphie et interprétation d’Emmanuel Eggermont

Collaboration artistique : Jihyé Jung

Interprète invitée : Noémie Defossez

Musique originale : Rouge Gazon x Leisurely T

Dispositif scénographique : Paolo Morvan x Emmanuel Eggermont

Lumière : Paolo Morvan

Photos de l’article : @ Jihié Jung

Production et diffusion : Sylvia Courty, Boom’Structur

Administration de production : Violaine Kalouaz, Filage (Lille)

Production : L’Anthracite

Coproductions : CCN de Tours ; Le Gymnase CDCN Roubaix Hauts-de-France ; La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale ; CCN de Rillieux-la-Pape ; Le Vivat d’Armentières ; Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis ; PÔLE-SUD CDCN de Strasbourg ; La Biennale de la Danse de Lyon ; Le Carreau du Temple

Durée : 1h

Le jeudi 11 juin 2026 à 20h30

Théâtre L’Échangeur – Bagnolet

59 avenue Général du Gaulle

93170 BAGNOLET

Réservations : 01 43 62 71 20

https://lechangeur.org

Dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

https://rencontreschoregraphiques.com/