C’est peut-être avoir l’esprit mal placé que d’orienter sexuellement sa lecture du titre de la pièce de Soraya Leila Emery. C’est sans doute l’effet recherché. Teasing. Mais c’est surtout, enfin, malicieusement, déplacer cet esprit mal placé, lui offrir un regard critique comme chacun le constatera rétrospectivement. Car Coming Soon, si la pièce joue des effets d’annonce, si elle se joue de l’attente, est une plongée ludique et caustique dans les latences : ces forces en puissance sous la surface du visible et du psychisme, structurant nos désirs dans la fabrique de nos plaisirs.

Face à l’immense toile noire satinée, plissée, couvrant l’entièreté du plateau, c’est une mer, c’est une peau, qui s’affirment, irisées sous des lumières changeantes comme celles qui balayent l’océan avant la tempête. L’entame de Coming Soon est une danse non humaine, pour reprendre le concept de Jérôme Bel. Elle prend pied dans le paysage, qui est autant celui de l’intime, de la muqueuse innervée, que celui de la nature marine. Sous les rouleaux d’une musique électronique, la toile se tend, prête à être percée sous l’éperon d’une pointe, puis retombe comme une bulle éclatant à la surface d’un étang. Ce prologue distille avec une séduisante étrangeté la féconde indétermination entre visible et invisible, dit et non-dit. Surface du sensible à l’excitation électrique, terrain du plaisir, et tout autant surface de projection fantasmatique, toile du peintre d’où émerge le corps laiteux d’une odalisque, enturbannée, dos nous faisant face, visage de trois quarts. On ne peut qu’être surpris en réalisant comme certaines formes, pourtant récentes au regard de l’histoire de l’art, nous auront déjà collectivement marqués de leur empreinte inconsciente. Ainsi de cette figure enturbannée, de ce dos nu, qui interpellent la vision avec la même force qu’un mot ou un nom nous échappant et pourtant sur le bout de la langue, et qui recouvreront leur généalogie lorsque la chorégraphe et interprète mettra un nom sur ce qui nous sautait aux yeux. Ingres, bien sûr.

L’orientalisme des peintres comme poursuite de la colonisation par les moyens de l’art, celle des esprits. A cette forme arrêtée, fixée depuis l’exiguïté de son invention, répond le dévoilement littéral de Coming Soon. A l’atrophie des idées dans des représentations définitives ayant force de loi par leur recherche d’intemporalité formelle répondent l’impertinence, le grotesque, l’effronterie de Soraya Leila Emery. Un canardage du soi-disant « bon » gout par une débauche de « mauvais » goût comme une mauvaise manière faite aux bonnes manières. Dans ce parcours composé de fragments, comme une porcelaine éclatée dont les morceaux s’agencent sous la responsabilité du spectateur, Soraya Leila Emery opère telle une spéléologue creusant les galeries de nos aveuglements. Elle endosse les figures (et l’expression prend un sens percutant si l’on prend en considération la posture de la Grande Odalisque d’Ingres). Elle sert le thé à la menthe et s’institue femme fontaine, condensant en quelques gestes marquants une polysémie centrifuge.

Pour autant, la pièce ose aussi s’incarner, prendre chair et âme dans une autre forme héritée, baroque celle-là, et c’est alors, sur les notes bouleversantes de Monteverdi bientôt chantées par la performeuse aux talents multiples, comme si de l’intérieur de ces figures imposées, une voix se faisait entendre, vibrante, troublante, déchirante, clamant sa douleur à travers les époques jusqu’à nous. C’est aussi ce grand écart émotionnel qui tend, comme un corps arqué par le plaisir, le corps traversé de Coming Soon.

Coming Soon,conception, direction artistique et chorégraphie : Soraya Leila Emery

Interprète : Soraya Leila Emery

Doublure et soutien au développement chorégraphique : Hakima Sinekli

Design sonore : Sinan Moses

Conception lumière : Ursula Degen

Costumes et scénographie : Moni Wespi

Assistante à la scénographie : Nina Orgiu

Mentorat : Ulduz Ahmadzadeh

Historienne de l’art, regard extérieur : Hortense Belhote

Dramaturgie : Lyn Bentschik

Coaching vocal : Georgia Paliogianni

Regard extérieur : Cassiel Gaube

Soutien dramaturgique : Tanzhaus Zürich / Lea Moro

Photos de l’article : @ Martin Reeve

Durée : 1h

Le 3 juin à 19h30 et 4 juin 2026 à 20h30

Maison des Métallos

94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris

Tél : 01 48 05 88 27

https://www.maisondesmetallos.paris

Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

https://rencontreschoregraphiques.com/

et du Paris Globe Festival

https://parisglobe.fr/fr