Labes, en arabe signifie « Tout va bien ». Heureux titre pour une création bouleversante, résiliente, réparatrice, célébrant le vivre ensemble où la danse est ici un ciment communautaire et mémorielle. Mémorielle car elle se substitue aux fondations d’un quartier qui n’est plus, le quartier maghrébin de Jérusalem, rasé en une nuit de 1967, ses 800 habitants chassés. Qui foule aujourd’hui l’esplanade du Mur des Lamentations, marche sur les ruines ensevelies et la mémoire oblitérée de ce quartier et de ces habitants qui venaient ici, à Jérusalem, faire leur deuxième ou petit pèlerinage après la Mecque. D’où l’importance de l’installation ici, ce n’est pas un décors, de Nadia Kaabi-Linke, dans laquelle évoluent les danseurs et joue la musicienne de viole de gambe, des murs de fils blancs, fantomatiques et mouvants, évocation poétique sinon politique d’un lieu qui n’est plus, effacé volontairement de la mémoire d’Israël. Oui, tout va bien sur ce plateau, tout va pour le mieux, qui conjure avec allégresse l’oubli et la diaspora. Ils sont cinq, d’origines et de formations différentes, pour rebâtir avec leurs corps, porteurs de cette mémoire luttant contre l’oubli, l’imaginaire de ces murs. Break-danse, cirque, danse contemporaine et danse traditionnelle arabe, pour une danse de la joie comme l’affirme le chorégraphe Selim Ben Safia, une danse intercommunautaire qui lie entre elles aussi bien la dabké palestinienne ou la danse tunisienne que la gigue québecoise dont le chorégraphe souligne subtilement les correspondances souterraines, le langage chorégraphique commun, matière d’une réécriture puissante où l’expérience singulière de chacun, partagée, transmise, devient l’affaire de tous. Danses intensément collectives, qui rassemble, où le rapport au sol, dynamique par la frappe du pied qui est scansion, est d’importance. C’est une chorégraphie qui commence par une lenteur méditative, presque une prière, comme un hommage aux défunts, chacun isolé, séparé par les murs de cette installation mais qu’ils franchiront bientôt pour se rejoindre, s’unissant par et dans la danse, le corps exultant, allant crescendo jusque la transe parfois. Ce qui se danse sur le plateau, c’est un formidable élan vital, une force de vie irrépressible puisée dans l’héritage reçu qu’ils transmettent à leur tour, cristallisé par la danse, devenue le creuset mémoriel d’un quartier disparu et de son histoire.

Labes, chorégraphie de Selim Ben Safia

Avec : Romane Piffaut, Malek Zouaidi, Ilyes Triki, Mohamed Issaoui

Musique live : Marie-Suzanne de Loye

Création musicale : Hazem Berrabah et Marie-Suzanne de Loye

Scénographie / œuvre : Nadia Kaabi-Linke, VG Bild-Kunst, Bonn

Création lumière : Jérôme Bertin

Création costume : Sumalya Merchant

Photo : © Patrick Berger

Vu le 11 juin 2026 à l’Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes

Durée 50m

Dans le cadre du Festival June Events / Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes